Chapitre I
Kate Sommers avait les yeux rivés sur la rangée de photographies qui tapissait le mur du bureau de la principale. Les regards figés et désapprobateurs des chefs d'établissement, qui s'étaient succédé au cours de ces cent dernières années firent tressaillir Kate. Elle entortilla les doigts autour de sa cravate pour essayer d'en desserrer le nœud. Elle était vraiment dans le pétrin, cette fois-ci. Elle avait mal aux jambes et désespérait de pouvoir s'asseoir.
Il y a des millions de personnes qui meurent de faim dans le monde, et on me met le couteau sur la gorge pour une misérable barre chocolatée. Enfin, pas si misérable que ça en fait, plutôt moelleuse, onctueuse... Sa bouche se tordit en une ébauche de sourire.
Grave erreur.
— Je ne vois décidément rien d'amusant à commettre un vol.
Mme Mordecai frappa son stylo contre le bloc-notes posé sur son bureau.
— Tu dois te rendre compte de la gravité de la situation.
Pff ! Kate jeta un coup d'œil à ses parents qui se trouvaient à ses côtés. Ils étaient si blêmes qu'on aurait dit qu'elle venait de déshonorer leur nom de famille, pour quelque chose comme, disons,
l'éternité. Derrière eux, deux officiers de police en uniforme bleu marine étaient parvenus à se trouver une petite place dans la pièce. Kate tenta de s'expliquer :
— J'étais juste en train de penser à tous ces enfants dans le monde qui meurent de faim, et à nous, ici, qui faisons tout un plat pour une simple barre chocolatée.
Mme Mordecai se raidit.
Kate fit une nouvelle tentative :
— Oui, enfin, on est tout le temps en train de me parler du surplus alimentaire des pays occidentaux !
Elle regarda son père, dans l'espoir de trouver un allié, mais son visage resta de marbre.
— Bon, je crois que je devrais arrêter de m'enfoncer et attendre que vous décidiez de mon sort, après quoi nous pourrons tous reprendre nos vies là où elles en étaient
before l'incident de la barre chocolatée.
Kate avait insufflé une note joviale au ton de sa voix.
— Tu n'as de toute évidence pas saisi les conséquences de tes actes, dit Mme Mordecai.
Elle joignit les mains.
— Je vais te demander de sortir, maintenant, le temps que je discute avec tes parents.
Comprenant qu'avancer tout autre argument ne la mènerait nulle part, Kate tourna les talons et quitta le bureau. Elle s'affala dans une des chaises qu'on avait placées à côté de la porte et enfouit la tête entre ses mains. Ses longs cheveux blonds couleur miel lui tombèrent sur le visage.
—
Before l'incident de la barre chocolatée ? mur¬mura-t-elle, incapable de croire que ces mots étaient sortis de sa bouche. Mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
La porte d'en face s'ouvrit, et les yeux de Kate plongèrent dans le regard compatissant de sa meilleure amie, Louisa.
— La police du chocolat en a fini avec toi ?
— Chut, gronda Kate. La police est vraiment là.
— Non ! s'exclama Louisa en pénétrant dans la pièce. T'es sérieuse ?
Kate acquiesça d'un signe de tête.
— Ils sont en train de parler avec mes parents et Mme Mordecai ; ils doivent faire des descriptions tellement crues des châtiments qu'ils me réservent que je n'ai même pas le droit de rester dans la pièce pour les écouter, soupira-t-elle sur un ton léger pour essayer de dissimuler son malaise grandissant.
— Mais tu ne leur as pas dit que c'était un pari et que tu allais rendre la barre chocolatée ? demanda Louisa.
Kate haussa les épaules.
— Je ne pense franchement pas qu'ils aimeraient entendre ça.
Les yeux ambrés de Louisa lancèrent des éclairs.
— Et bien si c'est comme ça, je vais rentrer dans ce bureau, moi, et tout leur expliquer.
Kate secoua la tête.
— Non, ne fais pas ça, supplia-t-elle. Ça ne ferait qu'empirer les choses. Et puis tu sais, si maman et papa me croient réellement capable de voler, je ne suis pas sûre d'avoir envie de leur fournir plus d'explications.
Louisa se laissa tomber sur la chaise accolée à celle de son amie.
— Ça craint vraiment.
— Tu m'en diras tant.
Kate soupira de nouveau.
— C'est encore pire que la fois où j'ai jeté une bombe à eau par la fenêtre de ma chambre et qu'elle est tombée sur une voiture. Comment j'aurais pu deviner qu'elle allait passer juste à ce moment-là ?
— Et que le conducteur allait perdre le contrôle de sa voiture et rentrer dans le portail de tes parents, ajouta Louisa.
Kate fronça les sourcils.
— C'est comme ça que tu comptes me réconforter ?
D'un geste léger, Louisa rejeta en arrière ses cheveux châtain clair mi-longs.
— Je ne fais que te préparer à ce qui t'attend. Parce qu'ils vont sûrement te mettre en miettes quand tu y retourneras.
— Merci beaucoup, dit Kate d'un ton sarcastique. C'est tout ce que j'avais besoin d'entendre.
La porte s'ouvrit et Mme Mordecai sortit la tête.
— Tu peux revenir, maintenant.
Louisa tendit le bras et pressa brièvement la main de Kate.
— Je t'attends ici, lui dit-elle.
— Alors ça, il n'en est pas question, répliqua Mme Mordecai. Retourne en classe immédiatement !
Kate vit qu'on avait installé une chaise pour elle à côté de celles de ses parents. Elle se jucha sur le bord du siège. Sa bouche était sèche.
Mme Mordecai ferma la porte.
— Nous étions en train de parler de ton dossier de ce trimestre-ci.
Le cœur de Kate se serra pendant que la principale regagnait son bureau.
— Tes professeurs s'inquiètent de ton manque d'attention en classe. Tu as eu zéro à trois devoirs maison parce que tu n'as pas rendu ton travail. Tu as séché une sortie en sciences et, vendredi dernier, M. Harris a dû vous séparer, toi et Helen Salmon, alors que vous vous bagarriez dans la cour.
Mme Sommers poussa un bref soupir, laissant entendre son mécontentement.
— Je m'étais trompée de point de rendez-vous pour la sortie scolaire, et le temps que je m'en rende compte, le bus était déjà parti.
Kate implora ses parents du regard.
— Je n'ai pas fini, l'avertit Mme Mordecai.
Kate baissa les yeux et fixa ses mains d'un air mécontent.
— Je pense qu'on devrait tout de même donner à Kate une chance de s'expliquer, déclara alors son père.
Le remerciant du regard, Kate poursuivit :
— Je n'avais pas noté les bonnes dates pour rendre les devoirs ; je les ai faits, pourtant, mais les professeurs n'ont pas voulu les corriger.
Elle reprit sa respiration.
— Et Helen Salmon embêtait une nouvelle de notre classe ; j'étais juste en train de lui dire de la laisser tranquille quand M. Harris est intervenu.
— Mais les dossiers de tes camarades de classe sont vierges, eux, fit remarquer Mme Mordecai, et il est évident qu'aucune d'entre elles ne s'est fait prendre en train de voler.
— Je n'étais pas..., mais Kate s'interrompit.
Techniquement, elle était bel et bien en train de voler. Que ce fût pour un pari ou qu'elle ait eu l'intention de remettre cette barre chocolatée dans le magasin n'avait pas d'importance.
Je suis une voleuse. Un sentiment de désarroi la submergea.
Le plus âgé des officiers de police, une femme, s'éclaircit la gorge :
— Le propriétaire du magasin ne veut pas engager de poursuites judiciaires, mais il a interdit aux élèves de l'école de remettre les pieds dans son établissement.
Elle avait l'air grave.
— J'espère que tu réalises à quel point ceci est sérieux. La prochaine fois, le propriétaire ne sera pas aussi indulgent et des poursuites seront assurément engagées.
— Il n'y aura pas de prochaine fois, dit Kate du bout des lèvres.
Mme Mordecai raccompagna les policiers à la porte. Elle regagna ensuite son bureau et s'adressa à Kate :
— J'ai fait part à tes parents de mes inquiétudes à ton sujet, et nous sommes tombés d'accord sur le fait que tu avais besoin de prendre un nouveau départ.
Kate se sentit soulagée.
— Certainement, oui, approuva-t-elle. Je vous promets qu'à partir d'aujourd'hui, je donnerai le meilleur de moi-même.
Mme Mordecai secoua la tête.
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Nous pensons, donc, que le mieux pour toi serait de prendre un nouveau départ dans une nouvelle école. Comme l'année est quasiment terminée, tu peux t'en aller maintenant avec tes parents. Tu auras tout l'été pour chercher un autre collège où faire ta troisième.
Les yeux marron de Kate s'écarquillèrent d'effroi.
Je suis renvoyée ? Son cœur se mit à battre la chamade.
Ce n'est pas possible ; ça ne peut pas m'arriver, pas à moi !
Kate sortit son portable dernier cri de la poche de son blazer et s'assit dans l'embrasure de la fenêtre de sa chambre.
Mordecai a pété un plomb et m'a virée de l'école, écrivit- elle à Louisa. M
es parents en sont malades. Appelle-moi dès que tu as ce message. Biz. K
Elle colla son front contre la vitre et fixa la maison d'en face. Le soleil faisait scintiller ses murs en pierre. Kate vit une femme ouvrir la porte d'entrée bleue, que deux lauriers minutieusement taillés encadraient. La femme tira sur sa veste, qui était impeccablement ajustée à sa taille, avant de sortir des clés d'un sac gigantesque.
Je parie qu'elle n'a pas une fille délinquante pour lui gâcher sa vie parfaite dans sa maison parfaite. En repensant à l'injustice d'avoir été renvoyée de l'école pour de simples erreurs de parcours, Kate sentit la colère la gagner.
Tout le monde agit comme si je n'essayais pas d'y mettre du mien, mais c'est faux. Elle baissa les yeux sur son téléphone qui bipait.
Suis en route. RDV à l'endroit habituel. Biz. L.
Ses parents ne la laisseraient sortir sous aucun prétexte. Après un moment d'hésitation, Kate ouvrit sa fenêtre. Un cerisier poussait au pied de la maison, et elle avait l'habitude de l'escalader dans un sens comme dans l'autre. Elle agrippa la branche la plus proche et descendit le long de l'arbre. Une fois à hauteur de la fenêtre de la cuisine, Kate fit une courte pause, puis jeta un coup d'œil à l'intérieur.
Personne ! Elle sauta à terre et se dépêcha de quitter l'allée.
Il y avait un parc au bout de sa rue. Kate franchit les grilles en fer forgé et descendit au pas de course l'avenue bordée d'arbres qui menait au kiosque.
— Kate !
Louisa se pencha par-dessus la balustrade et fit signe à son amie.
Kate dévala la pente qui débouchait sur le jardin situé en contrebas. Elle évita de justesse une flaque, sauta haut par-dessus les marches et atterrit dans le kiosque.
— Non, mais tu te rends compte ? lâcha-t-elle, d'une voix entrecoupée.
Louisa secoua la tête.
— Tout est de ma faute. Je suis vraiment désolée. Je n'aurais jamais dû faire ce pari avec toi.
— Peut-être, mais c'est moi qui l'ai accepté, soupira Kate.
— Il faudrait que je fasse une grosse bourde pour qu'on me vire, moi aussi, dit Louisa, les joues empourprées. Comme ça, on serait toutes les deux obligées de changer d'école et on pourrait rester ensemble.
Kate fut touchée par la suggestion de sa meilleure amie. Elle pressa le bras de Louisa.
— C'est hors de question. Crois-moi, tu n'aimerais pas que tes parents soient complètement effondrés par ta faute. Ce n'est vraiment pas beau à voir.
— Qu'est-ce qu'ils ont dit ? demanda Louisa d'une voix teintée de curiosité.
Kate haussa les épaules.
— Rien de plus que d'habitude. D'abord, ils étaient furieux d'avoir dû, tous les deux, quitter leur travail. Maman a été obligée de laisser son assistant faire la mise en place pour une séance photo.
La mère de Kate était dans la publicité alimentaire, tandis que son père travaillait pour le ministère de la Défense britannique.
— Après, ils ont fulminé sur les devoirs que je n'avais pas rendus et d'autres trucs.
Kate avait les yeux fixés sur les plates-bandes dont les couleurs profuses annonçaient le début de l'été.
— Et puis, ils m'ont envoyée dans ma chambre, le temps qu'ils décident quelle punition m'infliger. Ils n'ont pas arrêté de me dire à quel point ça renvoyait une mauvaise image d'eux en tant que parents.
Kate leva les yeux au ciel :
— Ils ne pensent qu'à eux, pas à moi. Est-ce qu'ils se sont dit, ne serait-ce que l'espace d'une seconde, que j'étais peut-être innocente ?
Elle glissa son bras sous celui de Louisa, et les deux amies marchèrent jusqu'au lac. Des mouettes tournoyaient au-dessus d'elles et fondaient sur l'eau scintillante. Kate et Louisa s'assirent sur un banc installé à proximité des bateaux qui étaient amarrés là.
— Bon, déjà, dans un peu moins d'une semaine, on sera en vacances, dit Louisa. On aura tout l'été pour passer du temps ensemble.
Kate acquiesça.
— Et dans trois semaines, on part faire du cheval !
Ses pensées s'éclaircirent à l'idée de la semaine qu'elle allait passer avec sa meilleure amie à faire de la randonnée équestre dans les Brecon Beacons¹.
— Ça va être les meilleures vacances qu'on n'ait jamais passées, dit Louisa. Pas de parents, pas d'école...
— Déjà tout ce qu'il faut pour des vacances sensationnelles avant même que tu ne mentionnes les chevaux.
Kate sourit.
— Que dirais-tu d'une glace ? Il me reste encore tout l'argent de mon déjeuner.
Elle se rendit sur la rive opposée du lac et revint du camion à glaces avec deux cônes nappés de coulis de chocolat et de fraise.
— Ma préférée, se réjouit Louisa, les yeux pétillants.
Pendant qu'elles dégustaient leur glace, elles se mirent à imaginer des histoires sur le nom des bateaux qui étaient amarrés devant elles. Kate montra du doigt la goélette dont la coque était flanquée du nom
Katherine.
— Katherine était la fille d'un comte. Ses parents, qui n'aspiraient qu'à une seule chose, se débarrasser de cette fille dont ils n'avaient jamais voulu, l'avaient mariée à un homme qu'elle n'aimait pas. Katherine détestait son nouveau mari qui se montrait cruel envers elle et qui la gardait enfermée dans son château. Un jour, n'y tenant plus, elle se jeta du haut du donjon. Ses parents réalisèrent, trop tard, qu'ils n'avaient jamais pris le temps de connaître leur fille et de l'apprécier pour ce qu'elle était vraiment. Ils ne se le pardonnèrent jamais et finirent leur vie quasiment reclus. Ils firent construire un bateau qu'ils nommèrent
Katherine pour que leur fille puisse voguer librement, et qu'on se souvienne à jamais d'elle.
— Jusqu'à ce que le bateau rouille et finisse au milieu d'un tas de ferraille, ajouta Louisa, le regard malicieux.
Kate lui tira la langue.
— Tu ne fais preuve d'aucune poésie, voilà ton problème.
Elle jeta un coup d'œil à sa montre et devint livide.
— Oh bon sang ! Ça fait plus d'une heure que je suis partie !
Elle sauta sur ses pieds.
— Il faut que j'y aille. Si mes parents s'aperçoivent que j'ai quitté ma chambre, je serai privée de sorties jusqu'à mes dix-huit ans !
1. Parc national montagneux du sud du Pays de Galles.