Clare
Qu'est-ce qui a bien pu me réveiller ? Hier soir, je n'ai pas bu une goutte d'alcool. Et pendant la journée, j'ai suivi à la lettre mon régime sans hydrates de carbone, je n'ai avalé qu'un seul expresso, j'ai assisté à ma classe de Pilates et jardiné pendant des heures au bon air – et pourtant je ne dors plus. Plus du tout.
Dans notre square privé, un animal pousse un cri strident. Un chat ou peut-être un renard. La circulation nocturne du pont de Westway gronde au loin. Il est encore trop tôt pour le trafic aérien. Et bien trop tôt pour me lever.
Dans une minute je vais aller dans la salle de bain prendre un de ces somnifères qui sont en vente libre en France. Je dois me calmer. Deux choses se trémoussent dans ma tête comme des limaces en chaleur. Primo, Gideon s'absente au début de la semaine prochaine pour assister à une foire de meubles danois pour laquelle il a dessiné un tabouret. Donc tomber enceinte ce mois-ci sera impossible car il sera parti au beau milieu de ma période d'ovulation. Deuzio, les lys. Je les ai oubliés, ce qui ne me ressemble pas.
Hier, j'ai fait du shopping avec Donna qui m'a persuadée d'acheter un cristal à accrocher dans le vestibule : d'après elle, il ralentira le flux du
chi qui surgit de la porte d'entrée, monte dans les étages et rend nos amis nerveux et pressés de nous quitter. J'ai eu envie de lui dire « Merci, Donna, mais non, merci ». Au lieu de quoi, je lui ai fait remarquer que Gideon allait détester ça. Mon mari fait partie des écolos post-minimalistes, ce qui veut dire qu'il est pour la collecte de l'eau, les éoliennes, les matériaux recyclables et contre les fontaines chantantes et les statuettes en plastoc de Bouddha. Mais elle m'a convaincue de m'offrir ce cristal et de l'accrocher très haut au bout d'un fil de nylon invisible, avec un argument irrésistible :
— Je te parie que Gideon ne le remarquera que lorsqu'il croulera sous de nouveaux succès et des tonnes d'argent.
— Ça m'aidera à avoir un enfant ? ai-je demandé en tapant le code de ma carte bancaire pour payer ce cristal qui, soit dit en passant, s'est avéré remarquablement cher.
— Je ne te promets pas un bébé pour Noël, mais ses effets positifs vont certainement t'aider. Tout comme un carillon de cuivre dans l'entrée. Clare, depuis des milliers d'années, les cristaux ont des vertus curatives. Si tu suis ton propre chemin...
Bref, cette histoire de cristal nous a tellement absorbées – j'ai réussi à m'en sortir sans le Bouddha ni le carillon – que j'ai oublié de retourner chez les Molton pour mettre les lys sous cloches en attendant de les empoter. Du coup, les lys crapaud achetés chez Crocus, ceux qui ont des pétales bleu pâle en étoile, ne vont sans doute jamais refleurir.
Pour me changer les idées et ne plus penser à des plantes qui vont éclore ou pas, ni au triste fait que je suis, moi aussi, une fleur qui risque de ne jamais s'épanouir et même de se dessécher, je sors de mon lit.
Je remonte les stores couleur crème – nous n'avons ni rideaux, ni tapis, ni cache-sommier : il est néfaste pour nos karmas qu'un morceau de tissu touche la surface sur laquelle nous marchons avec des chaussures. J'ouvre la fenêtre à guillotine et me penche au-dehors.
Il fait un froid piquant mais, bien que la fille de la météo ait annoncé des gelées tardives, le mercure n'a sûrement pas chuté au-dessous de 0 °. Je survole du regard le square privé sur lequel j'habite. C'est un
hortus inclusus classique, rectangulaire, bordé et même fermé par une rangée de maisons particulières. Un des grands côtés s'appelle Lonsdale Gardens et l'autre, Colville Crescent.
Comme de bien entendu, peu de lumières brillent dans Lonsdale Gardens. N'y résident que des familles avec des enfants d'âge scolaire ou des banquiers ou les deux. Plus lève-tôt que couche-tard.
Une pelouse entourée d'allées, au centre du square, est plongée dans l'obscurité, mais je discerne facilement les formes des frênes et des grands platanes se détachant sur les murs en stuc blanc.
Je suis sur le point de refermer la fenêtre quand, tout d'un coup, une vive lumière éclaire la dernière maison de la rangée, celle des Avery. Quelque chose a dû déclencher les projecteurs de sécurité – un renard, un chat ou un intrus. Je scrute le jardin, m'attendant à voir un renard trottiner la queue en l'air dans les broussailles comme s'il en était l'unique propriétaire. Mais rien ne se passe.
Juste au moment où les lumières devraient normalement s'éteindre, j'aperçois une silhouette féminine dans l'allée centrale. Elle se faufile entre des chaises Adirondack et des jardinières en fonte, longe le vieux garage couvert d'un lierre épais et atteint le portillon au bout du jardin des Avery. Quand elle tâtonne pour trouver le loquet, elle se tient en pleine lumière et je reconnais sans difficulté la femme qui porte une chemise de nuit courte et blanche avec un pashmina crème jeté sur les épaules et des bottes en caoutchouc vertes. Ses longues jambes bronzées se perdent dans la pénombre et, bientôt, je ne distingue plus que le contour fantomatique de sa chemise de nuit ajustée évoluant dans l'allée pour disparaître soudain dans le jardin voisin.
Je réfléchis, tandis que les projecteurs s'éteignent peu à peu : il n'y a qu'une seule et unique raison pour expliquer la présence de Virginie Lacoste chez les Avery à – je consulte ma pendulette – 3 heures du matin.
L'image de Bob en chemise bleue et pantalon de toile kaki me vient à l'esprit (pour une raison qui m'échappe, c'est toujours sa tenue quand je pense à lui). Bob est un Américain de la côte Est, bourru, rougeaud, républicain et, selon mes critères, pas vraiment gâté question charme.
Virginie est française, blonde,
soignée, avec un côté « frenchie » que son installation en Angleterre ne fait qu'accentuer et un accent à couper au couteau. En dépit de sa façon élégante et décontractée de s'habiller, de s'occuper de sa maison, de ses affaires et de sa vie mondaine avec l'air de ne pas y toucher, en dépit de son air libéré, légèrement carnassier et franchement gaulois, je n'arrive pas à croire qu'elle a eu le culot de se payer Bob Avery sous le nez de sa femme et de leurs quatre enfants en train de dormir.
Ce que je suis bête ! Il est évident que les deux coupables se sont envoyés en l'air dans le garage et pas dans la maison. Comme les Avery n'y parquent pas leur énorme Voyager, il se pourrait bien que Bob l'utilise pour recevoir ses conquêtes.
Mon petit doigt me dit de noter l'heure et la date : 2 heures 44, le 18 mars, fête de la Saint-Patrick. On ne sait jamais : un jour, ça pourrait être important.
Suis-je choquée ou non ? Recouchée en attendant que la pilule fasse son effet, je n'arrive pas à me décider. Après tout, comme dit Gideon d'un air nostalgique, ces squares clos par le dos des maisons qui les entourent et interdits d'accès aux non-propriétaires, ont une satanée réputation. C'est si facile de ne pas verrouiller la porte de la cuisine. Et si jamais « on » vous voit vous glisser à l'intérieur d'une maison, « on » pensera que vous ne faites que rapporter un truc que vous avez emprunté.
Il n'y a pas si longtemps, à l'époque où les maisons étaient encore divisées par appartements, la police de Notting Hill essaya d'attraper un violeur en série qui agressait des jeunes femmes dans les sous-sols d'Elgin Crescent. Plusieurs nuits de suite, des caméras infrarouges furent installées sur les toits. Une fois visionnées, les bandes ne révélèrent que les allées et venues nocturnes de riverains en chaleur – tous d'honorables sujets de Sa Majesté ou financiers éminents. Very shocking ! Par miracle, ces édifiantes images furent perdues avant que l'
Evening Standard n'ait pu s'en emparer.
Je n'ai nul besoin d'une caméra pour prouver ce que j'ai vu. Je suis un témoin de la première heure. Je sais ce qu'ils ont fricoté. Est-ce une coïncidence si la soirée des Avery tombe ce soir ? Une fête que nous attendons car nous allons enfin découvrir à quoi ont servi les millions que Bob et Sally ont dépensés pour agencer la cuisine-pièce-à-vivre que les précédents propriétaires avaient déjà refaite, ardoise et Boffi , quelques mois auparavant. Mais les Avery ont tout fichu en l'air pour repartir à zéro, ce qui arrive souvent ici. Les maisons n'arrêtent pas d'être rénovées et redécorées.
Moi, ce qui m'intéressera, c'est de voir comment Virginie et Bob se comportent ensemble en public. En plus, cette fiesta va nous donner l'occasion d'examiner sur pièce Selim Kasparian, notre nouveau milliardaire pour qui Mimi, sans encore le connaître, frétille déjà. Bien sûr, elle a regardé sur Google ce qu'on disait de lui. Mimi est une journaliste brune et bouclée, avec une sacrée paire de loches, dont la faculté de pondre aussi facilement qu'une poule m'exaspère. Trois marmots en cinq ans : elle est tellement fertile que, si elle voulait, elle pourrait se passer de la petite graine ! Elle veut mettre le grappin sur Selim Kasparian avant tout le monde, j'en suis persuadée.
Je me lève, ferme la fenêtre et me rends, nue des pieds à la tête, à la salle de bain, en appréciant la chaleur sèche du chauffage par le sol en béton, le même béton d'un gris tourterelle qui couvre chaque centimètre carré du sol de la maison. Gideon est intarissable quand il s'agit de béton, surtout celui à base de détritus de récupération ou de crassiers. Il répète que le béton est un ami de l'environnement, un matériau de longue durée à usages multiples. Moi, je m'en fiche ! Ne m'importent que sa chaleur et sa douceur sous mes pieds.
J'attrape un verre du designer David Mellor et le remplis d'eau pour neutraliser l'effet déshydratant du somnifère.
Des crissements sous ma fenêtre me réveillent à 6 heures du matin. Incapable d'ouvrir les yeux, je reste allongée quelques minutes de plus. Nouveaux crissements. Quelqu'un fait son jogging dans le jardin. Pas besoin de regarder pour deviner qu'il s'agit de Bob Avery. Non seulement c'est un Américain, mais il a deux raisons de garder la forme : Virginie et les compétitions sportives qui se dérouleront en juin dans notre square.
Chaque année ou presque, nous avons un banquier qui, persuadé qu'arriver second est un déshonneur, se retrouve aux Urgences du St Charles Hospital avec une cheville foulée, une hernie à l'aine ou des cailloux incrustés dans les genoux.