1
L’échange
Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser.
Où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils
se rencontrent.
Claudie GALLAY
New York
Aéroport JFK
Une semaine avant Noël
ELLE
— Et ensuite ?
— Ensuite, Raphaël m’a offert une bague en diamants de chez Tiffany et m’a demandé d’être sa femme.
Téléphone collé à l’oreille, Madeline déambulait devant les hautes baies vitrées qui donnaient sur le tarmac. À cinq mille kilomètres de là, dans son petit appartement du nord de Londres, sa meilleure amie écoutait, impatiente, le compte rendu détaillé de son escapade romantique à Big Apple.
— Il t’a vraiment sorti le grand jeu ! constata Juliane. Week-end à Manhattan, chambre au Waldorf, balade en calèche, demande de mariage à l’ancienne…
— Oui, se réjouit Madeline. Tout était parfait, comme dans un film.
— Peut-être un petit peu trop parfait, non ? la taquina Juliane.
— Tu peux m’expliquer comment quelque chose peut être « trop » parfait, madame la blasée ?
Juliane essaya maladroitement de se rattraper :
— Je veux dire : peut-être que ça manquait de surprise. New York, Tiffany, la promenade sous la neige et la patinoire de Central Park… C’est un peu attendu, un peu cliché quoi !
Malicieuse, Madeline contre-attaqua :
— Si je me souviens bien, lorsque Wayne t’a demandée en mariage, c’était au retour du pub, un soir de beuverie. Il était bourré comme une rame de métro à l’heure de pointe et il est parti vomir dans les toilettes juste après t’avoir demandé ta main, c’est ça ?
— OK, tu gagnes cette manche, capitula Juliane.
Madeline sourit tout en se rapprochant de la zone d’embarquement pour essayer de trouver Raphaël au milieu de la foule compacte. En ce début de vacances de Noël, des milliers de voyageurs se pressaient dans l’aérogare qui bourdonnait comme une ruche. Certains allaient rejoindre leur famille tandis que d’autres partaient au bout du monde, vers des destinations paradisiaques, loin de la grisaille de New York.
— Au fait, reprit Juliane, tu ne m’as pas dit quelle a été ta réponse.
— Tu plaisantes ? Je lui ai dit oui bien sûr !
— Tu ne l’as pas fait languir un peu ?
— Languir ? Jul’, j’ai presque trente-quatre ans ! Tu ne crois pas que j’ai assez attendu comme ça ? J’aime Raphaël, je sors avec lui depuis deux ans et nous essayons d’avoir un enfant. Dans quelques semaines, nous allons emménager dans la maison que nous avons choisie ensemble. Juliane, pour la première fois de ma vie, je me sens protégée et heureuse.
— Tu dis ça parce qu’il est à côté de toi, c’est ça ?
— Non ! s’écria Madeline en riant. Il est allé enregistrer nos bagages. Je dis ça parce que je le pense !
Elle s’arrêta devant un kiosque à journaux. Mises bout à bout, les unes des quotidiens brossaient le portrait d’un monde à la dérive qui avait hypothéqué son avenir : crise économique, chômage, scandales politiques, exaspération sociale, catastrophes écologiques…
— Tu n’as pas peur qu’avec Raphaël ta vie soit prévisible ? assena Juliane.
— Ce n’est pas une tare ! rétorqua Madeline. J’ai besoin de quelqu’un de solide, de fiable, de fidèle. Autour de nous, tout est précaire, fragile et vacillant. Je ne veux pas de ça dans mon couple. Je veux rentrer chez moi le soir et être certaine de trouver du calme et de la sérénité dans mon foyer. Tu comprends ?
— Hum…, fit Juliane.
— Il n’y a pas de « hum » qui tienne, Jul’. Alors commence la tournée des boutiques pour ta robe de demoiselle d’honneur !
— Hum, répéta néanmoins la jeune Anglaise, mais cette fois davantage pour masquer son émotion que pour traduire son scepticisme.
Madeline regarda sa montre. Derrière elle, sur les pistes de décollage, des avions blanchâtres attendaient en file indienne avant de prendre leur envol.
— Bon, je te laisse, mon vol décolle à 17 h 30 et je n’ai toujours pas récupéré mon… mon mari !
— Ton futur mari…, corrigea Juliane en riant. Quand viens-tu me rendre une petite visite à Londres ? Pourquoi pas ce week-end ?
— J’aimerais tant, mais c’est impossible : on va atterrir à Roissy très tôt. J’aurai à peine le temps de passer prendre une douche à la maison avant l’ouverture de la boutique.
— Ben tu ne chômes pas, dis donc !
— Je suis fleuriste, Jul’ ! La période de Noël est l’une de celles où j’ai le plus de travail !
— Essaie au moins de dormir pendant le voyage.
— D’accord ! Je t’appelle demain, promit Madeline avant de raccrocher.
LUI
— N’insiste pas, Francesca : il est hors de question de se voir !
— Mais je ne suis qu’à vingt mètres de toi, juste en bas de l’escalator…
Portable collé à l’oreille, Jonathan fronça les sourcils et se rapprocha de la balustrade qui surplombait l’escalier roulant. Au bas des marches, une jeune femme brune à l’allure de madone téléphonait tout en tenant la main d’un enfant emmitouflé dans une parka un peu trop grande. Elle avait des cheveux longs, portait un jean taille basse, une veste en duvet cintrée ainsi que des lunettes de soleil griffées à large monture qui, tel un masque, cachaient une partie de son visage.
Jonathan agita un bras en direction de son fils qui lui rendit timidement son salut.
— Envoie-moi Charly et casse-toi ! ordonna-t-il, à cran.
Chaque fois qu’il apercevait son ex-femme, une colère mêlée de douleur l’envahissait. Un sentiment puissant qu’il ne contrôlait pas et qui le rendait à la fois violent et déprimé.
— Tu ne peux pas continuer à me parler comme ça ! protesta-t-elle d’une voix où perçait un léger accent italien.
— Ne t’avise pas de me donner la moindre leçon ! explosa-t-il. Tu as fait un choix dont tu dois assumer les conséquences. Tu as trahi ta famille, Francesca ! Tu nous as trahis, Charly et moi.
— Laisse Charly en dehors de ça !
— Le laisser en dehors de ça ? Alors que c’est lui qui paie les pots cassés ? C’est à cause de tes frasques qu’il ne voit son père que quelques semaines par an !
— J’en suis déco…
— Et l’avion ! la coupa-t-il. Tu veux que je te rappelle pourquoi Charly a peur de prendre l’avion tout seul, ce qui m’oblige à traverser le pays à chacune des vacances scolaires ? demanda-t-il en élevant la voix.
— Ce qui nous arrive, c’est… c’est la vie, Jonathan. Nous sommes adultes et il n’y a pas d’un côté le gentil et de l’autre la méchante.
— Ce n’est pas ce qu’a estimé le juge, remarqua-t- il, soudain las, faisant allusion au divorce qui avait été prononcé aux torts de son ex-femme.
Pensif, Jonathan posa les yeux sur le tarmac. Il n’était que 16 h 30, mais la nuit n’allait pas tarder à tomber. Sur les pistes éclairées, une file impressionnante de gros-porteurs attendaient le signal de la tour de contrôle avant de décoller vers Barcelone, Hong Kong, Sydney, Paris…
— Bon, assez parlé, reprit-il. L’école recommence le 3 janvier, je te ramènerai Charly la veille.
— D’accord, admit Francesca. Une dernière chose : je lui ai acheté un portable. Je veux pouvoir le joindre n’importe quand.
— Tu rigoles ! C’est hors de question ! explosa-t- il. On n’a pas de téléphone à sept ans.
— Ça se discute, objecta-t-elle.
— Si ça se discute, tu n’avais pas à prendre cette décision toute seule. On en reparlera peut-être, mais, pour l’instant, tu remballes ton gadget et tu laisses Charly me rejoindre !
— D’accord, abdiqua-t-elle doucement.
Jonathan se pencha sur la balustrade et plissa les yeux pour constater que Charly restituait à Francesca un petit combiné coloré. Puis le jeune garçon embrassa sa mère et, d’un pas mal assuré, s’engagea sur l’escalier roulant.
Jonathan bouscula quelques voyageurs pour être à la réception de son fils.
— Salut p’pa.
— Salut p’tit mec, lança-t-il en le serrant dans ses bras.
EUX
Les doigts de Madeline filaient sur le clavier à toute vitesse. Téléphone à la main, elle parcourait les vitrines de la zone de duty free tout en rédigeant presque à l’aveugle un SMS pour répondre à Raphaël. Son compagnon avait bien enregistré leurs bagages, mais il faisait à présent la queue pour passer les contrôles de sécurité. Dans son message, Madeline lui proposa de le rejoindre à la cafétéria.
— P’pa, j’ai une petite faim. Je peux avoir un panino s’il te plaît ? demanda poliment Charly.
La main posée sur l’épaule de son fils, Jonathan traversait le dédale de verre et d’acier qui menait aux portes d’embarquement. Il détestait les aéroports, particulièrement à cette époque de l’année – Noël et les aérogares lui rappelaient les circonstances sinistres dans lesquelles il avait appris la trahison de sa femme, deux ans plus tôt –, mais, tout à la joie de retrouver Charly, il le fit décoller du sol en le prenant par la taille.
— Un panino pour le jeune homme, un ! dit-il avec entrain en bifurquant pour entrer dans le restaurant.
La Porte du Ciel, la principale cafétéria du terminal, s’organisait autour d’un atrium au centre duquel différents comptoirs proposaient un large éventail de spécialités culinaires.
Un moelleux au chocolat ou une part de pizza ? se demanda Madeline en examinant le buffet. Bien sûr, un fruit serait plus raisonnable, mais elle avait une faim de loup. Elle posa le gâteau sur son plateau, puis le remit en place presque instantanément dès que son Jiminy Cricket lui eut susurré à l’oreille le nombre de calories que contenait cette tentation. Un peu déçue, elle piocha une pomme dans la corbeille en osier, commanda un thé citron et s’en alla régler sa commande à la caisse.
Pain ciabatta, pesto, tomates confites, jambon de Parme et mozzarella : Charly salivait devant son sandwich italien. Dès son plus jeune âge, il avait accompagné son père dans les cuisines des restaurants, ce qui lui avait donné le goût des bonnes choses et avait développé sa curiosité envers toutes sortes de saveurs.
— Fais attention à ne pas renverser ton plateau, d’accord ? conseilla Jonathan après avoir payé leur collation.
Le gamin approuva de la tête, attentif à maintenir l’équilibre précaire entre son panino et sa bouteille d’eau. Le restaurant était bondé. De forme ovale, la salle s’étirait le long d’un mur de verre qui donnait directement sur les pistes.
— On se met où, papa ? demanda Charly, perdu au milieu du flot de voyageurs.
Jonathan scruta d’un oeil inquiet la foule dense qui se bousculait entre les chaises. Visiblement, il y avait plus de clients que de places disponibles. Puis, comme par magie, une table se libéra près de la baie vitrée.
— Cap à l’est, moussaillon ! annonça-t-il en faisant un clin d’oeil à son fils.
Alors qu’il pressait le pas, la sonnerie de son téléphone retentit au milieu du vacarme. Jonathan hésita à prendre l’appel. Bien qu’il eût lui-même les bras encombrés – son bagage à roulettes dans une main et son plateau dans l’autre –, il essaya d’extirper son appareil de la poche de sa veste, mais…
Il y a une de ces cohues ! se désola Madeline en voyant l’armada de voyageurs envahir le restaurant. Elle qui avait espéré se délasser un moment avant son vol ne trouvait même pas une table où s’asseoir !
Aïe ! se retint-elle de crier alors qu’une ado décomplexée lui écrasait le pied sans un mot d’excuses.
Sale petite peste, pensa-t-elle très fort en lui lançant un regard sévère auquel la jeune fille répondit par un discret majeur tendu dont la signification ne laissait aucun doute.
Madeline n’eut même pas le temps d’être déstabilisée par cette agression. Elle venait d’apercevoir une table libre accolée à la baie vitrée. Elle pressa le pas de peur de laisser échapper le précieux emplacement. Elle n’était qu’à trois mètres de son but lorsque son téléphone vibra dans son sac.
C’est pas le moment !
Elle décida d’abord de ne pas répondre puis se ravisa : c’était sans doute Raphaël qui la cherchait. Maladroitement, elle prit son plateau dans une main – Bon sang, que cette théière est lourde ! – tandis qu’elle fouillait dans son sac pour en extraire son portable noyé entre son volumineux trousseau de clés, son agenda et le roman qu’elle avait en cours. Elle se contorsionna pour décrocher l’appareil
et le porter à son oreille lorsque…
* *
*
Madeline et Jonathan se percutèrent de plein fouet. Théière, pomme, sandwich, bouteille de Coca, verre de vin : tout vola dans les airs avant de se retrouver sur le sol.