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Il était 19 heures, les magasins venaient de fermer et Hope Dunne remontait Prince Street sous la neige qui tombait dru. Elle vivait depuis deux ans à SoHo et se plaisait beaucoup dans ce quartier branché de New York, plus jeune et plus sympathique que d’autres plus chics. Il y avait toujours quelqu’un à qui parler, quelque chose à faire, des boutiques et des cafés ouverts lorsqu’elle sortait du loft où elle habitait pour aller se promener.
Le mois de décembre était la période qu’elle aimait le moins, surtout la semaine précédant Noël. Comme les autres années, elle s’efforçait de ne pas y penser et attendait que ce soit derrière elle. Ces deux derniers Noëls, elle avait travaillé comme bénévole dans un centre d’accueil pour les sans-abri. L’année d’avant, elle était en Inde, où on ne fêtait pas Noël.
Ce voyage en Inde avait changé sa vie et l’avait sans doute d’ailleurs sauvée. Partie sur une impulsion, elle y était restée plus de six mois. Après son séjour là-bas, revenir aux Etats-Unis avait été un choc. Tout lui avait alors semblé commercial et superficiel, et la réadaptation avait été dure. Finalement, elle avait récupéré ses affaires au garde-meuble et quitté Boston pour New York. Elle était photographe, ce qui lui permettait de s’installer et de travailler où bon lui semblait.
Les photos qu’elle avait prises en Inde et au Tibet étaient actuellement exposées dans une prestigieuse galerie du centre-ville. Certaines de ses œuvres avaient été acquises par des musées. On comparait son travail à celui de Diane Arbus. Elle était fascinée par les malheureux et les déshérités et, avec son appareil, elle avait réussi à restituer toute la détresse qu’on lisait dans leurs yeux. En regardant ses clichés, on était bouleversé, tout comme elle l’avait été en les photographiant.
Malgré sa notoriété, Hope était restée modeste. Rien chez elle ne laissait percevoir qu’elle était célèbre.
Elle passait sa vie à observer et à photographier les autres. Elle disait toujours que, pour réussir à refléter leur âme, il fallait être capable de disparaître, de se fondre dans le décor. Les clichés qu’elle avait réalisés en Inde et au Tibet en étaient la parfaite illustration. A bien des égards, Hope Dunne pouvait paraître invisible, et à d’autres, elle brillait, semblant habitée par une force extraordinaire.
Hope avançait en souriant dans Prince Street. Elle aurait eu envie de continuer à marcher sous la neige, et se promit de ressortir plus tard. Elle n’avait rien de prévu et vivait seule, ce qui lui donnait toute liberté d’agir à sa guise. Elle était heureuse de son indépendance et assumait parfaitement son existence de femme seule, qui lui permettait de se montrer extrêmement rigoureuse dans son travail. Elle n’hésitait pas à prendre le métro pour se rendre à Harlem, flânant au hasard des rues en jean et tee-shirt, photographiant des enfants. Elle était allée plusieurs fois en Amérique du Sud et en avait rapporté de très belles photos d’enfants et de personnes âgées. Elle voyageait où bon lui semblait, n’ayant plus besoin désormais de faire des reportages alimentaires. Certes, elle faisait toujours des photos de mode pour
Vogue de temps à autre, lorsque le projet lui paraissait original. Mais son travail pour les magazines se limitait à quelques séances de portraits par an, avec des personnalités qui lui plaisaient et qui l’intéressaient. Elle avait déjà publié deux albums dont un de portraits d’enfants et en préparait un troisième sur son séjour en Inde.
Elle avait la chance de pouvoir choisir parmi les nombreuses propositions qu’elle recevait. Mais le plus souvent, à présent, elle travaillait en toute indépendance, faisant ses reportages dans les pays qu’elle traversait et immortalisant des instants de la vie quotidienne.
Hope possédait un teint de porcelaine et des cheveux noirs comme le jais. Lorsqu’elle était enfant, sa mère lui disait en plaisantant qu’elle ressemblait à Blanche-Neige, et en un sens, c’était vrai. Il y avait chez elle quelque chose de magique. Petite et menue, très souple, elle pouvait se glisser dans le plus minuscule recoin sans qu’on la remarque. Elle avait des yeux étonnants, d’un bleu très sombre, presque violet, qui rappelait les saphirs de Birmanie ou du Sri Lanka, et qui étaient empreints d’une profonde compassion. En la voyant, on sentait qu’elle avait souffert, mais qu’elle avait accepté sa peine. Elle semblait avoir trouvé la paix. Sans être bouddhiste, elle en était proche. Elle ne luttait pas contre les événements mais, au contraire, se laissait porter par eux. Cette profondeur et cette sagesse transparaissaient dans son œuvre. On y lisait une acceptation de la vie plutôt qu’un combat voué à l’échec pour la façonner à ses rêves et à ses désirs. Elle avait surmonté la plus dure des épreuves en renonçant à ce qu’elle aimait. Et plus elle apprenait, plus elle devenait humble. Un moine rencontré au Tibet l’avait reconnue comme une des leurs, ce qu’elle était d’une certaine façon, bien qu’elle ne se sente appartenir à aucune religion. Si elle croyait en quelque chose, c’était en la vie, et elle le prouvait avec douceur. Elle ressemblait à un roseau qui courbe sous le vent, mais résiste.
Il neigeait de plus en plus fort lorsqu’elle atteignit son immeuble. Elle portait un fourre-tout en bandoulière dans lequel se trouvaient ses appareils photo, ses clés et son portefeuille. Elle était habillée en noir comme presque toujours, et n’était pas maquillée. Elle ne mettait que très rarement du rouge à lèvres rouge vif, ce qui accentuait sa ressemblance avec Blanche-Neige. Ses cheveux étaient ramenés en arrière, en queue de cheval. Parfois, elle portait des tresses ou un chignon. Lorsqu’elle les laissait libres, ils lui arrivaient jusqu’à la taille. A quarante-quatre ans, elle possédait une allure de jeune fille et n’avait presque pas de rides. Il était difficile de lui donner un âge. Elle paraissait beaucoup plus jeune que ce qui était écrit sur son passeport. Comme les photographies qu’elle prenait, elle était intemporelle. Quand on la voyait, on avait envie de s’arrêter et de la contempler.
Elle ouvrit la porte et gagna le troisième étage d’un pas vif. Elle était transie et contente de rentrer dans son appartement, où il faisait nettement plus chaud qu’au-dehors, même si les plafonds étaient hauts et que le froid s’immisçait à travers les interstices des grandes fenêtres.
Elle alluma la lumière et fut heureuse comme toujours de retrouver son décor. Elle aimait le sol en ciment peint en noir, les canapés et les fauteuils couleur ivoire. Aucun objet n’attirait immédiatement l’attention. L’appartement était simple, reposant. Elle avait accroché aux murs ses photos préférées, en noir et blanc pour la plupart. Sur le plus grand, elle avait assemblé les clichés d’une jeune danseuse blonde, pleine de grâce, et d’une beauté exceptionnelle en plein mouvement. Sur les autres se trouvaient des photos d’enfants et de moines, prises dans l’ashram où elle avait vécu en Inde, ainsi que deux grands portraits de chefs d’Etat.
Son loft ressemblait à une galerie d’art. Ses appareils étaient alignés dans un ordre presque chirurgical sur une grande table blanche. Il lui arrivait de faire appel à des assistants free-lance pour certaines commandes, mais la plupart du temps elle préférait travailler en solo. Les assistants l’aidaient, mais leur présence nuisait à sa concentration. Son appareil favori était un vieux Leica qu’elle possédait depuis des années, même si elle se servait aussi d’un Hasselblad et d’un Mamiya lorsqu’elle était en studio. Elle avait découvert la photo à l’âge de neuf ans. A dix-sept, elle était entrée à l’université Brown et avait passé une licence en photographie qu’elle avait obtenue avec mention à vingt et un ans en réalisant un très beau reportage au Moyen-Orient. Elle s’était mariée peu après et avait travaillé un an comme photographe pour des entreprises commerciales avant de cesser ses activités pendant douze ans, n’acceptant que de rares commandes. Elle n’avait recommencé à travailler que dix ans plus tôt, et c’était durant cette décennie qu’elle s’était fait un nom et une réputation. Célèbre à trente-huit ans, elle avait vu son travail exposé au MoMA, le musée d’art moderne de New York. Cette période avait été l’une des plus heureuses de sa vie.
Hope alluma des bougies un peu partout dans la pièce et éteignit la plupart des lampes. Rentrer chez elle la réconfortait toujours. Elle avait un lit en mezzanine et, de là-haut, elle adorait la vue qu’elle avait de sa pièce. Elle avait l’impression de s’endormir en volant. Le loft était complètement différent de tous les endroits où elle avait vécu jusqu’alors, et c’était ce qui lui plaisait. Elle qui avait toujours redouté le changement s’y était cette fois entièrement abandonnée. Au lieu de fuir ses démons, elle avait appris à les affronter avec courage.
A l’extrémité de la pièce se trouvait une petite cuisine en granit noir. Elle s’y dirigea et réchauffa le contenu d’une boîte de soupe. La plupart du temps, elle ne se donnait pas la peine de cuisiner. Elle se nourrissait de soupes, d’œufs et de salades. Les rares fois où elle avait envie de manger correctement, elle allait au restaurant, mais ne s’y attardait pas. Elle n’avait jamais été très bonne cuisinière et ne prétendait pas l’être. Cela lui semblait une perte de temps, alors qu’une foule d’autres choses l’intéressaient davantage. Auparavant, sa famille, et maintenant, son travail. Au cours des trois dernières années, son travail était devenu sa vie. Elle y mettait toute son âme et cela se voyait.
Hope terminait sa soupe en regardant tomber la neige quand son téléphone portable sonna. Posant sa cuiller, elle alla fouiller dans son sac à la recherche de l’appareil. Elle n’attendait pas d’appels, mais sourit en entendant la voix familière de son agent, Mark Webber. Il ne lui avait pas téléphoné depuis un moment.
— Comment vas-tu ? demanda-t-il. Et où es-tu ? Je ne te réveille pas, au moins ?
Elle se mit à rire et se laissa aller contre le dossier du canapé. Mark était son agent depuis dix ans, depuis qu’elle avait recommencé à travailler. Il essayait généralement de l’encourager à accepter des propositions commerciales, mais il admirait ses recherches et son travail artistique. Il avait toujours prédit qu’elle deviendrait une des plus grandes photographes américaines de sa génération.
— Je suis à New York, répondit-elle amusée. Et tu ne me réveilles pas.
— Je suis déçu ! Je te croyais au Népal ou au Vietnam, ou je ne sais où.
Il savait combien elle détestait les fêtes et pourquoi. Elle avait de bonnes raisons pour cela. Hope était une femme remarquable – une survivante – et une amie très chère. Il avait énormément d’affection et d’admiration pour elle.
— Je me suis dit que j’allais rester un peu ici. J’étais en train de regarder la neige. Je vais peutêtre sortir prendre des photos tout à l’heure. Faire des paysages à l’ancienne.
— Il gèle, dehors, l’avertit-il. Ne va pas attraper un rhume.
Il était une des rares personnes à s’inquiéter pour elle, et sa sollicitude la touchait. Après ses déménagements successifs, elle avait perdu le contact avec la plupart de ses amis. Elle avait toujours été solitaire et l’était encore davantage à présent. Cela préoccupait Mark, mais elle était satisfaite de sa vie.
— Je viens de rentrer, expliqua-t-elle d’un ton rassurant, et je me suis préparé un potage au poulet.
— Ma grand-mère approuverait, commenta-t-il en riant. Dis-moi, qu’as-tu de prévu dans l’immédiat ?
— Pas grand-chose. Je songeais à aller à Cape Cod pour les fêtes. C’est joli à cette époque de l’année.
Elle y possédait une maison et y passait ses étés depuis des années. Elle adorait cet endroit.
— Tu es bien la seule à le dire ! N’importe qui aurait des envies de suicide là-bas, à cette saison. J’ai une meilleure idée.
Il avait parlé du ton qu’il prenait pour lui annoncer qu’il avait une mission à lui proposer, et elle ne put s’empêcher de rire. Elle le connaissait bien et l’aimait beaucoup.
— Ah oui ? Quel contrat farfelu veux-tu essayer de me convaincre d’accepter, Mark ? Me rendre à Las Vegas pour le réveillon ?
Ils éclatèrent de rire en même temps. Il lui arrivait de proposer à Hope des projets insensés, qu’elle refusait presque toujours. Au moins essayait-il, s’acquittant ainsi de son devoir vis-à-vis de ses clients.
— Non, encore que ça me paraisse plutôt sympa.
Elle n’ignorait pas qu’il adorait jouer et qu’il allait de temps en temps faire un saut à Las Vegas ou à Atlantic City.
— A vrai dire, ma proposition est tout ce qu’il y a de sérieux. Nous avons reçu un appel d’une grande maison d’édition aujourd’hui. Ils veulent mettre la photo de leur auteur phare sur la couverture de son prochain livre. Il n’a pas encore remis l’ouvrage, mais il va le faire d’un moment à l’autre, et l’éditeur a besoin de sa photo dès maintenant pour son catalogue et la campagne de publicité. Le problème, c’est qu’ils sont pressés. Ils auraient dû y penser plus tôt.
— Pressés à quel point ? demanda Hope en s’étirant sur le canapé blanc.
— Pour respecter leurs délais, ils ont besoin des photos la semaine prochaine, c’est-à-dire juste avant Noël. C’est toi que l’auteur demande. Il a dit qu’il refuserait tout autre photographe. Au moins, il a bon goût. Et le tarif est très intéressant. C’est un auteur connu, ça peut être bien pour toi.
— Qui est-ce ?
Mark hésita un instant, sachant que le nom influerait sur sa décision. Il s’agissait d’un écrivain important qui avait déjà reçu des prix et figurait régulièrement en tête des listes des meilleures ventes, mais qui passait pour un excentrique, faisant fréquemment la une des journaux au bras de diverses conquêtes. Mark ne savait pas comment Hope réagirait avec lui, surtout s’il se conduisait mal, ce qui n’était pas exclu. En règle générale, elle préférait travailler avec des gens sérieux.
— Finn O’Neill, lâcha-t-il sans ajouter de commentaire, curieux de voir ce qu’elle dirait. Il ne voulait pas faire pression sur elle, ni dans un sens ni dans l’autre. C’était à elle de décider, et il comprendrait tout à fait qu’elle refuse puisque cette proposition arrivait à la dernière minute, et la semaine de Noël de surcroît.
— J’ai lu son dernier livre, répondit-elle d’un ton intéressé. Plutôt effrayant, mais remarquable.
Elle était intriguée.
— Tu le connais ?
— Pas vraiment, non. Je l’ai croisé lors de soirées, ici et à Londres. Il a l’air d’un type assez sympathique, avec un faible pour les jeunes et jolies femmes.
— Dans ce cas, je n’ai rien à craindre, dit-elle en riant, cherchant en vain à se remémorer le portrait qu’elle avait vu sur la couverture du roman.
— N’en sois pas si sûre. Tu ne fais pas ton âge. Mais tu es de taille à te défendre et je ne m’inquiète pas. C’est juste que je me demandais si tu voulais aller à Londres à cette époque de l’année. Ce serait moins déprimant que Cape Cod. C’est peut-être une bonne chose pour toi. Ils t’offrent un vol en classe affaires, le remboursement de tous tes frais et une suite au Claridge. Il vit en Irlande, mais il a un appartement à Londres où il se trouve en ce moment.
— Dommage ! s’exclama-t-elle d’un ton déçu. J’aurais préféré le photographier en Irlande. Ç’aurait été plus original.
— Je ne crois pas que ce soit envisageable. Il veut que vous vous retrouviez à Londres. Cela ne devrait pas te prendre plus d’une journée. Tu seras de retour à temps pour aller à Cape Cod. Pour le jour de l’an, peut-être.
Tout en réfléchissant, elle ne put s’empêcher de rire. A vrai dire, elle était tentée. Photographier Finn O’Neill devait être intéressant. Elle était agacée de ne pas se souvenir de son visage.
— Qu’en penses-tu ? reprit Mark avec espoir.
Il avait craint qu’elle ne refuse tout net. Un changement d’air lui ferait du bien, surtout si elle n’avait pas d’autre projet que d’aller à Cape Cod toute seule.
— Qu’en penses-tu, toi ?
Même si elle ne suivait pas forcément ses conseils, elle les sollicitait toujours, ce qui n’était pas le cas de tous ses clients.
— Je crois que tu devrais accepter. Cela fait longtemps que tu n’as pas réalisé de portrait. Tu ne peux pas passer tout ton temps à photographier des moines et des mendiants, ajouta-t-il d’un ton léger.
— Tu as peut-être raison, répondit-elle, songeuse. Tu pourrais me trouver un assistant sur place ? Cela m’éviterait d’emmener quelqu’un.
— Bien sûr. Ne t’inquiète pas pour ça.
Il espérait qu’elle allait dire oui. Il savait que, comme toujours, elle appréhendait l’arrivée des fêtes. Un voyage à Londres lui permettrait de se changer les idées.
— Bon, c’est d’accord. Quand devrai-je partir, à ton avis ?
— Assez vite, je pense, si tu veux être de retour pour Noël, répondit-il avant de se souvenir que cela n’avait aucune importance pour elle.
— Demain soir, ça irait ? J’ai quelques détails à régler ici, et j’ai promis d’appeler le conservateur du MoMA. Je pourrais prendre un vol de nuit et dormir dans l’avion.
— Parfait. Je vais avertir la maison d’édition pour qu’elle s’occupe du vol et de la réservation au Claridge. Quant à moi, je me charge de te trouver un assistant.
Cela lui était facile, car les jeunes photographes rêvaient tous de travailler avec Hope Dunne. Non seulement elle avait la réputation – bien méritée – d’être agréable et facile à vivre, mais ils appréciaient son professionnalisme et apprenaient énormément à son contact. En outre, le fait d’avoir travaillé pour elle constituait un atout sur leur CV.
— Combien de temps comptes-tu rester ?
— Je ne sais pas, répondit-elle, pensive. Je ne veux pas être bousculée. J’ignore comment cela se passera avec lui. Il pourrait lui falloir un jour ou deux pour se détendre. Disons qu’il me faudra quatre jours pour tout boucler. Je repartirai dès que j’aurai fini.
— Entendu. Je suis content que tu aies accepté, affirma-t-il avec chaleur. Londres est superbe à cette époque de l’année. Tout est décoré et illuminé pour Noël.
— Et j’adore le Claridge ! commenta-t-elle gaiement, avant de redevenir grave. J’essaierai peut-être de voir Paul, s’il est là-bas. Cela fait un bon moment que je ne lui ai pas parlé.
Il était étrange de songer qu’ils avaient été mariés pendant vingt et un ans et que maintenant, elle ne savait pas où il se trouvait. Sa vie lui rappelait toujours un proverbe chinois qui disait quelque chose comme « le passé est passé, et le présent présent ».
— Comment va-t-il ? demanda Mark avec sollicitude.
Il savait que c’était un sujet sensible, même si, étant donné tout ce qui s’était passé, elle avait remarquablement bien remonté la pente. A ses yeux, Hope était quelqu’un d’extraordinaire. Peu de gens auraient été capables de surmonter ce qu’elle avait traversé.
— Comme d’habitude, je crois. Il suit un traitement expérimental à Harvard. Il semble être en assez bonne forme.
— Je vais appeler la maison d’édition pour leur dire que tu acceptes, conclut Mark, désireux de changer de sujet.
Il ne savait jamais quoi dire à propos de Paul. Hope aimait toujours son ex-mari et elle avait accepté ce que le destin lui avait imposé. Jamais elle ne se montrait amère ou en colère, ce qui étonnait toujours Mark.
— Je te téléphonerai demain pour te donner plus de détails, promit-il avant de raccrocher.
Hope mit son bol dans le lave-vaisselle et alla regarder par la fenêtre la neige qui continuait à tomber. Une épaisse couche blanche recouvrait le sol et cela lui rappela Londres. La dernière fois qu’elle y était allée, il neigeait aussi, et le paysage ressemblait à une carte de Noël. Elle se demanda si Paul était là-bas, mais décida de ne l’appeler qu’une fois sur place. Inutile de lui donner rendezvous avant de savoir si elle aurait du temps libre. Elle ne voulait pas le voir le jour de Noël et risquer que l’un ou l’autre cède à la mélancolie. Il fallait éviter cela à tout prix. Ils étaient amis à présent. Il savait qu’elle serait toujours là pour lui et elle savait qu’il serait trop fier pour l’appeler. Lorsqu’ils se voyaient, l’un comme l’autre prenait soin de ne pas aborder de sujets sérieux ; c’était ce qui fonctionnait le mieux désormais. Il était trop difficile de parler du reste, et cela n’aurait servi à rien.