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Bon. Pas de panique. J’ai la situation en main. Moi, Rebecca Brandon (née Bloomwood), majeure et vaccinée, je suis aux commandes. Et pas ma fille de deux ans.
Mais celle-ci n’a pas l’air de percuter.
— Minnie, chérie, lâche ce poney.
J’essaie de me montrer calme et déterminée comme Nanny Sue dans son émission à la télé.
— Ponii ! fait Minnie en agrippant le jouet de toutes ses forces.
— Non, pas le poney !
— À Minniiiie ! Mon ponii ! hurle Minnie, folle de rage.
Un mégacaprice ! Tout à fait ce qu’il me faut alors que je croule sous les paquets, le visage trempé de sueur.
Pourtant, jusqu’à maintenant, tout s’était bien passé. Après un tour du centre commercial pour terminer mes courses de Noël, nous nous dirigions, Minnie et moi, vers la Grotte du Père Noël, lorsque que j’ai fait un bref arrêt dans une boutique de jouets pour regarder une maison de poupée. Minnie a tout de suite saisi un poney à roulettes en démonstration et a refusé de s’en séparer. Maintenant je frise le drame.
Une mère en jean slim J Brand, flanquée d’une gamine habillée à la perfection, m’envoie un coup d’œil laser. Je frémis. Depuis la naissance de Minnie, j’ai appris que l’œil laser d’une maman est encore plus féroce que l’œil scanner d’une fille de Manhattan. D’un seul regard de maman à maman, l’œil laser ne se contente pas d’estimer le prix de ce que vous avez sur le dos. Oh, non ! Il évalue ce que porte votre gamin, la marque de sa poussette, son sac à langer, son goûter. Et s’il sourit, crie ou a mauvais caractère.
Bien sûr, ça fait beaucoup en une seconde, mais, croyez-moi, ces mamans dotées de l’œil laser sont capables de faire plusieurs choses à la fois.
Minnie n’a rien à craindre côté fringues. (Robe : exclusivité Danny Kovitz, manteau : Rachel Riley, chaussures : Baby Dior.) Prudemment, je la tiens en laisse (rênes de cuir Bill Amber, hypercool, photographiées dans Vogue). Mais au lieu d’avoir un sourire angélique comme la petite fille du magazine, ma fille piaffe tel un taureau impatient d’entrer dans l’arène. Sourcils levés en signe de fureur intense, joues rose vif, elle s’apprête à hurler en respirant à fond.
— Minnie !
Je lâche la laisse et prends ma fille dans mes bras pour qu’elle se sente en sécurité comme le préconise le livre de Nanny Sue, Soumettre votre enfant rebelle. Je l’ai acheté l’autre jour, par pure curiosité, mais je l’ai à peine feuilleté, étant donné que je n’ai aucun problème avec Minnie. Et qu’elle n’est pas difficile. Ni « incontrôlable et têtue », comme l’a dit l’autre jour la prof de musique complètement idiote du groupe des tout-petits. (D’ailleurs qu’est-ce qu’elle en sait ? Elle est incapable de jouer du triangle convenablement !) Disons que Minnie est… éveillée. Elle a son idée sur tout. Les jeans (elle refuse d’en porter), les carottes (elle refuse d’en manger). À l’instant même, elle a décidé qu’il lui fallait ce poney.
— Minnie chérie, je t’aime beaucoup, dis-je d’une voix douce et suave. Ça me ferait très plaisir si tu me rendais ce poney. Oui, voilà, donne-le à maman…
J’ai presque réussi. Mes doigts se referment sur la tête de l’animal… Ah ! Gagné ! Je regarde autour de moi pour voir si on a observé ma maîtrise de la situation.
— À Minniiie ! Minnie s’est arrachée de mes bras et traverse la boutique en courant. Merde !
— Minnie ! MINNIE !
Ramassant mes paquets, je pars à la poursuite de ma fille qui a déjà disparu dans la section Action Man. Misère ! Pourquoi se donne-t-on tant de mal pour former des athlètes pour les jeux Olympiques, alors qu’il suffirait de lâcher sur le terrain une bande de gamins.
Quand je la rejoins, je suis légèrement hors d’haleine. Il va falloir que je me mette à mes exercices de gym postnatale.
— Donne-moi ce poney !
Je tente de m’en emparer, mais elle s’y cramponne.
— Ponii à Minniiie !
Ses yeux noirs me lancent des étincelles pour faire passer le message. Parfois, en regardant Minnie, je crois voir son père. Ça me fait toujours un choc !
À propos, où est Luke ? On devait faire les courses de Noël ensemble. En famille. Mais il a disparu il y a une heure, prétextant un coup de fil à passer, et je ne l’ai pas revu. J’imagine qu’il est en train de déguster un cappuccino dans un endroit charmant en lisant son journal. Typique !
— Minnie, on ne va pas l’acheter, j’annonce avec fermeté. Tu as déjà une foule de jouets et tu n’as pas besoin d’un poney.
Une fille, le cheveu en bataille, avec deux gamins dans une poussette double m’approuve du regard. Je ne peux m’empêcher de lui lancer un coup d’œil laser : c’est une de ces mères qui portent des Crocs avec des chaussettes tricotées main. (Complètement ringard, non ?)
— C’est monstrueux, vous ne trouvez pas ? s’indigne-t-elle. Ces poneys coûtent 40 livres ! Mes gamins savent qu’ils perdraient leur temps à m’en réclamer un.
Les gamins en question se tiennent tranquilles en suçant leur pouce.
— Une fois qu’on leur cède, ajoute-t-elle, c’est le commencement de la fin. Les miens, je les ai dressés.
Non, mais quelle crâneuse !
— Absolument ! Ce n’est pas moi qui dirai le contraire, je réplique.
— Il y a des parents qui achèteraient ce poney juste pour avoir la paix. Aucun principe. C’est épouvantable.
— Vous avez raison ! dis-je en essayant subrepticement de prendre possession du poney. Mais Minnie esquive ma manœuvre. Malédiction !
— Leur céder, voilà la plus grosse erreur, continue la fille en regardant Minnie d’un air dur. Ensuite ça va de mal en pis.
— Pour ma part, je ne lui cède jamais ! Minnie, tu n’auras pas ce poney, un point c’est tout !
— Ponii, gémit Minnie avant de commencer à sangloter.
Quelle tragédienne ! (Elle tient ça de maman.)
— Bonne chance alors, fait la fille aux Crocs en s’éloignant. Et joyeux Noël !
— Minnie ! Arrête ! j’éructe, dès qu’elle a disparu. Tu nous fais honte à toutes les deux ! D’ailleurs, tu n’as pas besoin de ce jouet ridicule.
— Ponii ! répète-t-elle en câlinant le poney comme si c’était son chien favori qui, après avoir été vendu à un marché à mille kilomètres de là, lui était revenu à pied, les pattes en sang et hurlant à la mort.
— C’est juste un jouet sans intérêt, dis-je en perdant patience. Et d’abord qu’est-ce qu’il a de spécial ?
Pour la première fois, je l’inspecte attentivement.
Waouh ! Je dois admettre… qu’il est irrésistible. Peint en blanc, parsemé d’étoiles scintillantes, avec une tête adorable. Et d’exquises petites roulettes rouges.
— Minnie, tu n’as vraiment pas besoin d’un poney, je répète avec moins de conviction.
Je viens de remarquer la selle. Certainement de cuir véritable. Et sa crinière est en pur crin. Il est vendu avec un mors miniature et une bride. Avec aussi un nécessaire miniature pour le panser !
Dans le fond, il vaut bien ses 40 livres. Tout en jouant avec une de ses roulettes qui tourne parfaitement, je songe : « C’est vrai, Minnie n’a pas de poney. Voilà qui manque à sa collection. »
Pas question pour autant de lui céder.
— Il se remonte ! dit une vendeuse en s’approchant de nous. La clé est dans le socle. Je vais vous montrer. Elle met le mécanisme en marche et, fascinées, nous contemplons le poney qui monte et descend comme un cheval de manège au rythme d’une petite musique cristalline.
Oh, j’adore ce poney !
— Quarante livres, c’est notre offre de Noël. Le reste de l’année, il en coûte soixante-dix. Fabriqué à la main en Suède.
50 % de rabais. Je savais que c’était une bonne affaire. Une occasion à ne pas manquer.
— Il te plaît, n’est-ce pas ?
La vendeuse fait un grand sourire à Minnie qui, calmée d’un coup, lui sourit en retour.
Ce n’est pas pour me vanter, mais elle est vraiment mignonne, ma fille, avec son manteau rouge, ses tresses noires et ses fossettes.
— Alors, vous le prenez ?
— Je… Euh… Je me racle la gorge.
Allons Becky, montre-toi à la hauteur. Sors de ce magasin.
Ma main me désobéit et caresse la crinière.
Mais il est vraiment super. Regardez sa petite tête adorable. Et puis ça ne se démode pas. On ne s’en lassera pas. C’est un bon classique. Une sorte de.… Oui, de tailleur Chanel du jouet.
Et puis c’est Noël. Et c’est un prix spécial. Et, j’y pense soudain, qui sait, Minnie est peut-être douée pour l’équitation. Un poney à roulettes va éperonner sa vocation. Je l’imagine aussitôt, à vingt ans, vêtue d’une veste rouge, tenant un magnifique cheval par la bride et s’adressant aux caméras de télévision des jeux Olympiques : « Tout a commencé à Noël, il y a des années, quand j’ai reçu un cadeau qui a changé ma vie… »
Mon cerveau fonctionne à toute puissance, à la façon d’un ordinateur analysant l’ADN. Comment tout à la fois :
1. Résister à Minnie ?
2. Être une excellente mère ?
3. Acheter ce poney ?
J’ai besoin d’une solution limpide comme celles que Luke achète à prix d’or à des consultants de haut niveau.
La réponse m’éblouit ! Une idée géniale. Incroyable ! Elle aurait dû me venir avant. Je sors mon portable et compose un texto pour Luke.
Luke ! Je viens de penser. Minnie devrait disposer de son argent de poche.
Il répond du tac au tac :
Hein ? Pourquoi ?
Pour qu’elle s’achète des trucs, bien sûr. Je commence à taper puis, prise d’un doute, j’efface ma phrase et envoie :
Les enfants doivent apprendre à gérer leur argent le plus tôt possible. J’ai lu un article sur le sujet. Ça leur donne le sens des responsabilités et des armes pour leur vie d’adulte.
Quelques secondes plus tard, Luke réagit.
Pourquoi ne pas l’abonner au Financial Times ?
Oh ! La ferme ! J’écris. Disons 2 livres par semaine ?
T’es tombée sur la tête ? s’étonne Luke. 10 pence suffisent bien.
Quel radin ! 10 pence ? Qu’est-ce qu’elle va pouvoir acheter avec si peu ?
Et puis on ne pourra jamais s’offrir le poney avec une somme aussi dérisoire.
50 pence par semaine, je tape, exaspérée. C’est la moyenne nationale. (Il ne vérifiera jamais.) Au fait, où es-tu ? Bientôt l’heure d’être avec le Père Noël !!
Bon, comme tu veux. J’arrive, abdique-t-il.
Ce que je suis douée ! En rangeant mon portable, je me livre à un exercice de calcul mental. 50 pence par semaine pendant deux ans font 52 livres. Facile, non ? J’aurais dû penser à l’argent de poche il y a des semaines ! Parfait ! Voilà qui va ajouter une nouvelle dimension à nos emplettes.