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Une fille à marier
Angéline aimait à passer ses après-midi dans le grenier de la vaste demeure de son père où étaient stockées toutes les reliques familiales. Rien n’impressionnait plus la jeune fille que ces collections de vêtements, de linges, de chapeaux, de parapluies, de gants, de chaussures soigneusement rangées dans des malles ventrues, désormais abandonnées à la poussière dans leur sanctuaire obscur.
Souvent, depuis l’installation des Charpenet à Darnac – c’est-à-dire en septembre 1911 – elle avait visité ces coffres, admiré les chemises de soie blanche, les vestons d’alpaga, les robes pêche et cerise en tulle brodé, les coiffes en satin ornées de fleurs en perles de verre. Elle s’était émue de la conservation des coloris de velours et de mousseline. Le temps n’avait pu en altérer la grâce et la beauté. S’il n’eût été sacrilège de les essayer pour en mesurer le bel effet sur son jeune corps gracile, Angéline se fût exécutée. Mais comme ces précieuses choses avaient appartenu à sa mère, disparue deux printemps après sa naissance, M. Charpenet avait scrupuleusement défendu à sa fille de les caresser, même des yeux. La jeune fille avait fini par admettre le bien-fondé de cet interdit.
L’autorité paternelle oscillait entre la mansuétude forcée et la tolérance raisonnée, sauf concernant l’épisode dramatique qui avait marqué le destin des Charpenet et que les années avaient fini par sacraliser. Sur ce point précis, M. Charpenet n’admettait pas qu’on touchât au culte du souvenir. Et sa fille, du reste, avait toujours eu les plus grandes difficultés à évoquer l’existence de sa mère, tant M. Charpenet refusait d’en livrer quelques images, quelques traits, quelques couleurs. L’émotion ne s’était jamais dissipée en lui, peut-être à cause d’Angéline, de sa ressemblance avec son épouse.
Plus tard, l’intérêt de la jeune fille s’était tourné vers d’autres malles, celles-ci contenant des centaines de livres qui avaient appartenu à sa mère. On ne pouvait en douter puisque les pages de garde portaient toutes, en haut à droite, l’inscription en lettres déliées : Émilienne Villette.
— Ta chère mère, expliqua un jour M. Charpenet en écrasant une larme, avait décidé de conserver son nom de jeune fille. C’était une aimable coquetterie de sa part. Elle n’eut pas le temps de m’appartenir suffisamment, reconnut Joseph en fermant l’ouvrage que sa fille lui avait présenté pour quérir un brin d’explication. Sinon, elle aurait fini par adopter notre nom. Mais tu es trop jeune encore pour comprendre ces choses compliquées...
La réaction du père était ainsi, souvent empreinte de singuliers raccourcis, comme s’il voulait chaque fois s’affranchir de quelques justifications nécessaires. Il ne voyait point sa fille grandir, et par conséquent, s’ouvrir à d’inévitables interrogations.
En définitive, la seule bibliothèque que la petite Angéline avait eue à sa disposition était celle de sa mère. Chaque lecture avait nécessité une sorte de transgression, puisque le père avait interdit l’ouverture de ces malles où les livres d’Émilienne dormaient, entassés, de déménagement en déménagement. Il y avait eu Senlis, puis Bordeaux et Saint-Raphaël, avant que M. Charpenet jetât son dévolu sur cette grande maison de Darnac, dont le lieudit, La Califourche, lui avait servi de nom de baptême.
Un jour, pourtant, Angéline avait osé demander à son père d’installer les ouvrages d’Émilienne dans une bibliothèque, prétextant que ce serait pour elle plus commode de les choisir, plutôt que de fouiller le grenier. Le conseiller à la cour d’appel refusa d’une voix forte et autoritaire. « N’oublie jamais, ma petite, que lire les livres de ta mère, c’est une tolérance. Rien de plus. » En ce temps-là, à Senlis, Joseph Charpenet parlait encore comme un juge, même à sa petite fille.
Angéline se cachait donc pour lire, bien que le conseiller à la cour d’appel ne fût point dupe de sa désobéissance. Mais à court d’attendus, il peinait à justifier sa décision. Le mot tolérance était donc fort bien appliqué à cette situation singulière.
Peu à peu, au fil des années, Angéline acquit pouce par pouce sa liberté. Et ce faisant, M. Charpenet, à trop combattre les ombres, perdit de son ascendant.
Dans cet étrange face-à-face père et fille, les caractères prirent à la longue d’étranges couleurs. Joseph Charpenet abandonna sa superbe de juge intègre et rigoureux, laissant parler la fibre paternelle, tandis qu’Angéline gagnait de l’assurance à contourner, détourner les crises d’autorité.
Elle avait de la diplomatie à revendre, si bien que M. le conseiller s’amusait à engager quelques joutes pour éprouver la rouerie de sa fille bienaimée. Il n’était plus, entre eux, que le jeu des rôles. Tantôt elle endossait celui du juge, tantôt celui de la coupable. Ce dernier était des plus scabreux car il lui fallait interpréter alternativement l’assassin et l’avocat de l’assassin.
En traversant les jardins de La Califourche, le vieux père, sa fille au bras, chercha un coin d’ombre près des lilas. C’était un matin de mai précoce, la lumière était déjà celle de l’été avec ses ombres courtes sur l’herbe poivrée de fleurs jaunes. Les fleurs de pissenlits étaient aussi en avance, comme les primevères, les violettes et les pâquerettes.
Tout s’était décidé en une semaine, sur un coup de tête. M. le conseiller humait l’air bourdonnant d’insectes. Il n’avait plus assez de sève en lui pour marcher d’un pas leste, ni de rêves d’enfance pour fermer les yeux sur la douceur du jour.
Il conduisait sa petite reine, avec délicatesse, comme il l’eût fait sous le porche de l’église de Darnac. Mais on ne parlait pas encore mariage. On y songeait tout juste. Plutôt, il n’était que Joseph pour s’en inquiéter. La petite Angéline n’avait que dix-huit ans. Trop fantasque pour se résigner aux choses sérieuses. Par la faute des romans d’Émilienne et des mauvais exemples qu’ils mettaient en scène, sans doute.
Dans le clos de La Califourche, il y avait plus d’ombre que de lumière, grâce aux frondaisons des chênes, des tilleuls et des robiniers. Sous cette couverture végétale ne poussaient que des camélias, des rhododendrons, des hortensias, des clématites se satisfaisant d’un soleil tamisé et de l’acidité du sol. Dans les recoins et le renfoncement des murs roses, l’humidité avait favorisé les fougères et les mousses, quelques bancs indomptés d’orties blanches et de lierres rapaces. Hors de portée des hauts arbres, si proches, trop proches de la maison dont ils verdissaient les toitures d’ardoise, il y avait de grands puits de lumière où les rosiers avaient trouvé leur bonheur. C’était pour l’essentiel des variétés sauvages, grimpantes, buissonnantes, aussi négligées que le reste. Peut-être s’étaient-ils appauvris par excès de liberté et de laisser-aller ? Les rosiers n’offraient ici que de chétifs pompons aux couleurs simples et rustiques, mais tellement odoriférants.
Joseph mena sa fille près de la roseraie pour goûter le jour chaud et admirer les teintes dorées des feuillages tendres. Angéline parlait sans cesse de tout ce qu’elle avait appris sur la vie de Darnac. Tant et tant d’histoires médiocres qui n’intéressaient pas le père. Il aimait simplement entendre le timbre enjoué de sa voix. Cette jeunesse le ravissait et l’horrifiait à la fois. Joseph se voyait vieillir, décliner – il avait eu sa fille sur le tard – et craignait de disparaître avant qu’elle n’eût trouvé confort et sécurité.
Certes, M. Charpenet lui avait apporté une bonne éducation, des études soldées par un brevet élémentaire. Peut-être eût-elle pu devenir institutrice en s’inscrivant aux cours de l’École normale ? Comme il l’avait espéré, du reste. Mais l’occasion ne s’était pas présentée. Ou plutôt, le conseiller de la cour d’appel avait préféré égoïstement conserver auprès de lui sa petite Angéline.
Ils contournèrent quelques anciennes poteries dont la présence balisait l’espace entre les allées et les massifs.
— Nous devrions y replanter nos dahlias, suggéra Joseph à sa fille qui fit la moue. Les tubercules sommeillent dans la cave. Jusqu’à quand hiberneront-ils ? C’est un désordre tout ça.
— Comment père ? Tu sembles me le reprocher ? Je n’ai jamais eu de goût pour les jardins. Charpenet se mit à ricaner, le visage fermé, les lèvres pincées, comme il en avait acquis l’habitude dans les prétoires, à supposer que la manifestation émotive sur un visage pût révéler quelque faiblesse.
— Tu cultives d’autres jardins secrets, avança-t- il.
— Parfaitement, répliqua Angéline. Tu connais mes péchés, mon petit papa. Tu les connais tous.
Il hocha la tête, le regard lointain. L’insistance des beaux jours avait rendu la nature appétissante à l’œil. Le feuillage avait vite perdu son vert tendre de bourgeons éclatés. Les tilleuls surtout. Les petites feuilles, nouvellement écloses, s’étaient aisément défripées et épandues sur les ramures. Désormais, le vieil homme guettait le moment où l’ombre s’installerait sur son gazon pour y déplier les chaises longues. Ce serait une corvée dont sa petite fille s’acquitterait forcément, en toute hâte, tant elle appréciait ce confort bucolique pour y lire ou y rêvasser.
Quand ils furent parvenus, tous deux, près du mur en pierre rose dévoré par le lierre, là où s’arrêtait la limite de leur propriété, Joseph prit sa fille par la main et l’amena, d’un pas lent et mesuré, jusqu’à l’arbre mort.
— Maintenant il perd son écorce, déplora Angéline.
— Pourtant, je l’avais cru sauvé.
La jeune fille haussa les épaules.
— Tu te répètes, mon petit papa. Ce châtaignier est mort et bien mort. Voilà.
— L’encre, murmura le vieil homme. Une maladie propre à l’espèce. Un nouzillard. Bien greffé. Et il montra dans un geste circulaire tout l’espace qu’il eût dû conquérir dans le ciel si la maladie n’en avait point décidé autrement.
— Pauvre papa sentimental, s’apitoya Angéline avec tout l’attendrissement qu’elle réservait à ses angoisses. Nous aurions dû en faire du bois de chauffage et le brûler cet hiver dans notre cheminée.
— Jamais tant que je serai là ! s’indigna Joseph.
La jeune fille ne comprenait pas sa passion pour ce châtaignier, cette obstination à y voir quelque symbole de la fuite des jours. Peut-être était-ce à sa propre disparition qu’il songeait.
— Cette horreur d’arbre mort finira par nous porter malheur, protesta Angéline.
Joseph prit sa fille par les épaules et l’entraîna, serrée contre lui, vers la maison. Elle se laissa faire, abandonnée à l’affection paternelle si rare. Elle goûtait ces secondes avec ravissement, ignorant encore qu’elles n’étaient pas si pures et spontanées.
— J’aimerais connaître ton avis sur une question qui me turlupine, dit Joseph.
— Oui, mon petit papa.
— As-tu réfléchi à ton avenir ?
Elle éclata de rire. Angéline cultivait la désinvolture avec l’innocence des enfants qui ne voudraient jamais grandir. Elle se confortait dans l’idée que le temps est inépuisable et que son vieux papa, tout âgé qu’il fût, serait toujours auprès d’elle, pour la protéger.
— Je parle sérieusement, insista Joseph.
— Voudrais-tu que je parte de La Califourche ? Que tu vives sans moi, seul ? Mon pauvre papa, tu serais si malheureux...
L’homme détourna le visage pour cacher son désarroi. Son cœur battait fort dans la poitrine, sous le fouet de l’émotion. « La vie m’épuise, pensa-t-il. Tout ce qu’il me reste à faire encore avant de partir... »
— Je ne serai pas toujours là, fit-il dans un murmure.
Mais c’était comme une phrase de trop, une funeste pensée, dont l’accent pathétique n’arrivait pas à dissiper l’enjouement de sa fille.
— Dimanche, reprit Angéline, nous irons faire une promenade à Boismoitier avec la voiture du brave Cramois. Il me la prêtera, père. Sa petite jument est docile et je ne crains rien avec elle.
Joseph ne l’écoutait plus. Il n’avait pas envie de se laisser distraire. Le sujet qu’il espérait aborder exigeait de la rectitude dans les mots, les gestes, les silences. Et il se retira en lui-même, comme s’il voulait prendre ses distances avec ces jeux dont elle était friande, les balades en carriole sur le chemin de halage, les visites au hameau de Pertuis, la récolte du cresson dans les fontaines de Jourdan, la cueillette des escargots dans les vieux murs de Darnac...
— Oui, promit-il avec agacement, nous irons à Boismoitier. Mais auparavant, je voudrais que tu m’écoutes, Angéline...
La jeune fille se dressa, soudain, devant son vieux père, le buste droit, les mains jointes, le menton en avant.
— Oui, papa !
— Il faudrait que je te trouve un mari, dit Joseph d’une voix blanche.
Les yeux d’Angéline se mirent à papilloter.
— Un mari. Rien que ça. Où as-tu été pêcher une idée pareille ?
— N’as-tu pas l’âge de songer à ton avenir ?
— Tu ne voudrais pas me marier au premier venu, tout de même ?
Joseph reprit sa marche vers la maison à pas comptés. Il se retourna pour vérifier que sa fille ne s’était pas enfuie à toutes jambes.
— Au premier venu, non ! s’écria-t-il. Mais à un bon parti, oui.
— Et à qui penses-tu ?
Le père n’osa répondre tandis que sa fille insistait avec des cris de colère.
— J’ai ma petite idée, lâcha Joseph.
Cette nuit-là, Angéline dormit dans le bureau où elle s’était enfermée à double tour avec, pour tout repas, une poignée de noix.