1
Jamais Louis d’Orléans ne devait oublier la première fois où il vit Anne.
Elle n’était alors qu’une enfant de sept ans et lui, à vingt-deux ans, un jeune et plaisant coureur de jupons, insatiable et léger. Mais s’il aimait les femmes – toutes les femmes –, en revanche il n’éprouvait aucun penchant pervers pour les petites filles. Aussi n’aurait-on pu parler d’un coup de foudre ni même d’un élan amoureux lorsque Anne lui était apparue, joliment vêtue de velours violet. Cependant, son fier maintien et sa grâce l’avaient touché d’emblée, ravivant en son cœur une douleur intime qu’il abritait généralement derrière sa bonne humeur et ses mines insouciantes. En découvrant la gracile silhouette d’Anne, Louis n’avait pu s’empêcher d’évoquer l’image obsédante du monstre auquel on l’avait marié de force.
La voix du duc de Bretagne François II qui l’accueillait avec empressement, les mots aimables de la duchesse Marguerite l’arrachèrent fort heureusement à la vision cauchemardesque de sa lamentable épouse. C’était à Nantes, par une lumineuse journée d’avril 14841. Mouettes, corneilles et moineaux piaillaient au-dessus des remparts du château où ondulaient les bannières ducales frappées d’hermines. Du bras de Loire qui battait le pied des murailles, montaient des effluves de vase et de limon adoucis par des senteurs toutes printanières. L’air embaumait la violette. Quand il embrassa son élégant cousin, Louis comprit que François devait particulièrement apprécier cette fragrance : il en était inondé ! Les membres de sa famille et leur suite affichaient d’ailleurs tous un raffinement, une élégance qui ne laissaient pas de surprendre ; la cour de France que Louis venait de quitter était en effet loin d’étaler un tel luxe, de manifester autant de courtoisie.
— Soyez le bienvenu en Bretagne, mon cousin, déclara le duc. Nous allons faire en sorte que vous ne regrettiez pas votre séjour parmi nous.
Sa chaleur allait d’évidence bien au-delà d’une simple politesse dictée par certains enjeux politiques dont ils s’occuperaient plus tard. Louis d’Orléans s’inclina, une jambe tendue, la main sur la poitrine. Se redressant, ses yeux clairs croisèrent le regard réfléchi de la petite Anne qui opinait aux paroles de son père. Qu’y avait-il sous ce front bombé, dans cette tête sagement recouverte d’un chaperon noir ? Elle se comportait avec une courtoisie exquise, une dignité rare à son âge. Habituée très tôt à remplir son rôle d’héritière du duché breton, elle était déjà rompue aux usages et au cérémonial de la cour, toujours bien droite auprès du duc. Des liens tendres et puissants unissaient visiblement le père et la fille, mais l’on aurait difficilement pu dire lequel veillait avec le plus d’attention sur l’autre. François était un homme prématurément vieilli autant par les plaisirs que par les soucis de sa charge. Louis ne tarda pas à surprendre les égards inquiets et touchants que lui prodiguait Anne.
— Je ne crois pas avoir jamais à regretter d’être venu, cher cousin, assura-t-il en réponse à son hôte. Envolée la fatigue du voyage ! Oubliés les mesquineries, les désillusions, le climat trouble qui régnaient pour lors en France. Louis se sentit subitement convaincu d’avoir eu raison de suivre son intuition, d’avoir fait le bon choix. Dans cette petite fille qui lui souriait avec gravité, rayonnait une promesse qui effaçait soudain les ombres de sa vie.
— Et un de plus ! gloussa Antoine en choisissant, parmi les nombreux plats qui garnissaient la table, un petit pâté d’anguille.
Jamais l’adolescent n’avait mieux mérité son surnom de Dolus – le rusé – que lui donnaient ses proches. Sa sœur Françoise lui sourit d’un air entendu. Tout comme lui, elle avait remarqué la complicité qui unissait le duc François et son cousin d’Orléans dont l’entrain ravissait les convives du banquet de bienvenue. Aussi comprit-elle immédiatement qu’Antoine ne faisait pas allusion aux pâtés qu’il engloutissait à la chaîne.
— Ils sont trop nombreux, j’avoue me perdre dans le compte, soupira-t-elle la mine faussement préoccupée.
La petite Isabeau, de six ans à peine, pouffa au-dessus de son assiette, sans saisir vraiment le sens caché des propos de ses aînés. Elle n’osait se tourner vers Anne qui s’efforçait de rester de marbre devant leur manège.
— Faisons un rapide récapitulatif si vous le voulez bien, mes mignonnes, reprit Dolus sarcastique.
Après s’être essuyé les mains à la nappe, il entreprit de calculer sur ses doigts :
— Nous avons eu, un Édouard, prince de Galles, ce pauvre petit fiancé assassiné par un méchant oncle dans la Tour de Londres. Deux : Henri Tudor, probablement le futur roi d’Angleterre. Trois : le duc de Buckingham. Voilà pour nos bons alliés anglais. Mais nous avons aussi, quatre : l’infant d’Espagne et cinq : Maximilien d’Autriche, un veuf très sémillant paraît-il. Plus proche de nous, messire de Rohan se verrait bien en duc de Bretagne. Et de six ! Avec le duc d’Orléans cela fait donc sept : sept prétendants à la main de notre chère petite Anne.
— Ce n’est pas mal en effet, commenta Françoise. En ce qui me concerne, personne ne m’a encore demandée en mariage, bien que j’en aie atteint l’âge depuis peu… Mais qu’importe ! Souhaitons que, dans cette foule de fiancés possibles, se trouve le bon.
— Physiquement, messire Louis est plutôt beau prince, intervint Isabeau qui ne savait pas encore dissimuler.
À ces mots, Anne sentit sa patience atteindre ses limites. Les projets matrimoniaux de François de Bretagne étaient un sujet trop sérieux pour en plaisanter. Après tout, c’était son propre destin qui était en jeu ! Par ailleurs, Anne perdait vite le sens de l’humour quand elle était la cible de taquineries. Malgré l’affection qu’elle portait à son demi-frère et à sa demi-sœur, tous deux bâtards du duc mais élevés à la cour avec elle et sa cadette Isabeau, elle n’admettait pas qu’ils se moquent d’elle, même gentiment. Manquer de tact à ce point ! C’était bien assez de n’être qu’un pion dans les grandes parties qui se jouaient en Europe.
Depuis l’âge de quatre ans et ses premières fiançailles avec le malheureux Édouard d’Angleterre, on lui cherchait assidûment un époux. Riche et surtout puissant, cela allait sans dire. Menacée par la France qui désirait annexer le duché, convoitée par certains grands seigneurs bretons, ceux-là mêmes qui auraient dû la défendre, la Bretagne occupait une position délicate. Si les ducs n’avaient jamais manqué de rendre hommage aux rois de France, ils l’avaient toujours fait debout, l’épée au côté, sans s’incliner, sans promesse ni serment. Embrasser le roi, oui ; se déclarer son homme lige, se reconnaître son vassal, non !
François II, qui défendait l’indépendance de sa couronne, n’avait de cesse de trouver des appuis sûrs. Louis XI, mort l’année précédente après avoir tout tenté pour s’approprier les États voisins du royaume, avait été pour lui un redoutable adversaire. Son fils, le jeune Charles VIII, encouragé par sa sœur Anne de Beaujeu, régente de France, semblait lui aussi trépigner aux frontières de Bretagne. La force politique de François, son atout, c’était donc elle, Anne, qu’il destinait aux uns et aux autres, au gré des événements, en échange de promesses de soutien ou de subsides. En ce domaine, les goûts d’une enfant importaient peu. Jamais une fille de son rang n’avait voix au chapitre. Anne, qui avait compris ces règles très tôt, ne faillirait pas à ses devoirs, ne décevrait pas son père ni ceux qui plaçaient en elle leurs espoirs.
Louis d’Orléans était le premier prince de sang français et, en l’absence de dauphin, l’héritier du trône. Il avait toutes les raisons du monde d’en vouloir à la régente car celle-ci avait réussi à l’écarter plus ou moins du Conseil royal pour régner de fait avec un mari âgé tout à sa dévotion. Outre l’amitié réelle qui le liait à François de Bretagne, il avait donc intérêt à faire, avec son cousin, front commun contre les appétits des Beaujeu. Épouser Anne ne serait-il pas le meilleur moyen de sceller leur accord ?
Néanmoins, la fillette jugeait déplacé d’en débattre avec son frère et ses sœurs et, agacée, voulut leur clore le bec :
— Vous oubliez que le duc d’Orléans est marié depuis déjà huit ans avec Jeanne de France, la propre sœur du roi Charles et de la régente.
— Mariage imposé et non consommé, c’est de notoriété publique, rétorqua Antoine. Ce qui signifie qu’il est nul. J’ai entendu notre père dire que messire Louis allait envoyer un émissaire à Rome, auprès du pape, afin de faire annuler une union qui n’a aucune valeur.
— Vous avez mal entendu. Et quand bien même ce serait vrai, l’affaire n’est pas gagnée et doit rester secrète. Ne vous mêlez pas de cela, Antoine.
Une grande femme s’était approchée de leur table sans que les enfants ne s’en aperçoivent. Elle avait dû être très belle. À cinquante ans, son visage quoique autoritaire et sévère le prouvait. Françoise de Dinan était leur gouvernante ; elle avait plus particulièrement en charge l’éducation d’Anne et d’Isabeau.
Apparentée aux plus illustres familles bretonnes, héritière de nombreuses et importantes seigneuries, cette riche veuve était en outre une érudite, familière des arts et des sciences, parlant parfaitement le français bien sûr, qui était la langue employée à la cour, mais aussi l’anglais, le latin et le grec. Rares étaient les domaines qui échappaient à son savoir. Grâce à elle, l’esprit d’Anne était ouvert à tout, notamment à la poésie, à la musique, à la beauté en général. De plus, bien se tenir, savoir paraître et écouter, affiner son jugement, rien n’avait été négligé. Quant aux pratiques religieuses, elles occupaient une part essentielle dans le quotidien des enfants, auxquels Mme de Dinan, très pieuse, avait transmis sa foi et son exigence. François II n’aurait pu les confier à de meilleures mains, le but principal étant de faire d’Anne une princesse accomplie. Il fallait admettre que le résultat était remarquable. Cependant, auprès d’une telle éducatrice, les occasions de badiner étaient rares. Tout était pris avec sérieux, à plus forte raison s’il s’agissait de sa précieuse élève.
Se penchant sur la fillette, Mme de Dinan lui glissa :
— Je vous recommanderais de ne pas vous emballer au sujet du sire d’Orléans.
Anne se contenta de hocher la tête. Le conseil était superflu. Depuis qu’elle avait failli devenir reine d’Angleterre, elle avait appris à considérer avec prudence les multiples tractations dont elle était l’objet. Toutefois, elle se détourna, craignant que la perspicace gouvernante ne devinât son intérêt pour l’invité de leur père. Isabeau n’avait pas tort : Louis d’Orléans, fin et charmeur, attirait les sympathies. À la cour, il n’était déjà question que de ses prouesses à cheval, de son agilité à la paume et de ses succès féminins. Il savait aussi amuser le duc, le tirer de son apathie maintenant fréquente. Rien que pour cela, Anne le considérait favorablement.
1. Les dates indiquées tout au long de l’ouvrage correspondent à notre actuel calendrier, mis en vigueur au milieu du XVIe siècle. À l’époque d’Anne de Bretagne, la nouvelle année commençait le jour de Pâques.