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Juste ainsi
« Est-il diffcile de devenir maître zen lorsqu’on est une femme ?
— Il est impossible de devenir maître zen lorsqu’on est une femme !
— Et lorsqu’on est un homme ?
— Il est impossible de devenir maître zen lorsqu’on est un homme ! »
Je ne saurais dire combien de fois ce dialogue s’est répété lors des questions-réponses qui suivent les enseignements que je dispense. Une femme, maître zen ? Cela surprend, comme une anomalie, ou une exception admirable – un but, inaccessible à la plupart des femmes, que j’aurais atteint après de rudes épreuves.
Pourquoi l’incrédulité, l’étonnement ou l’admiration ? Est-il si rare qu’une femme avance sur le chemin spirituel jusqu’à recevoir l’autorité du Dharma, le sceau de validation de l’Éveil ? Serait-ce si difficile pour elle ?
Peut-être ces réactions sont-elles le reflet des préoccupations de notre société : détenir des fonctions à hautes responsabilités, occuper une place prestigieuse et visible, avoir du pouvoir. Nous aspirons à ces places, et il est vrai que d’elles dépend en grande partie la possibilité d’être reconnu. Il est vrai aussi que ces positions enviées restent d’un accès plus difficile pour les femmes que pour les hommes, et qu’elles leur demandent souvent de se battre. Persiste encore, dans les mœurs et les esprits, une distinction entre ce qui serait une « nature » masculine, qui prédisposerait ces derniers au pouvoir et à l’action, au premier rôle ou aux responsabilités, et une « nature » féminine, qui justifierait que les femmes n’accèdent qu’à des fonctions de second plan ou sacrifient des ambitions professionnelles, artistiques, politiques à leur rôle au sein de la famille. Mais de quelle « nature » parle-t-on ? De notre nature biologique ou de notre véritable Nature ?
L’enseignement du zen nous apprend qu’il n’y a pas de dualité dans l’univers. L’homme et la femme n’existent pas comme des opposés. Pas plus que le noir et le blanc, l’adulte et l’enfant, le ciel et la terre. Car chaque chose, chaque être vivant, avec la fonction qui lui est propre, a une relation et une situation justes au sein de l’univers. L’être humain que je suis, par exemple, avec ses émotions, ses perceptions, ses pensées, sa conscience, entre dans une relation particulière avec tout ce qui l’entoure, à chaque instant et en chaque lieu – dans chaque situation. Je ne suis pas un îlot je ne cesse d’être confrontée à des rencontres, le boulanger à qui j’achète mon pain ou ce clochard dans la rue, à des événements petits ou grands, à des regards ou des impressions, à des sensations. Je suis comme un poisson ou un rocher dans la rivière, soumise à des expériences sans cesse changeantes auxquelles je réagis en fonction de ce que je suis. Mais je n’agis pas contre l’eau, pas plus que le flux n’agit contre moi. La réalité est faite de convergences, de corrélations, de divergences aussi, qui se modifient sans cesse les unes par rapport aux autres. Rien ne peut en être isolé, séparé aucun élément n’est opposé à un autre. C’est en ce sens qu’il n’y a pas d’opposés : tout est juste ainsi, dans une relation et une situation justes, parfaitement ordonné au sein de l’univers. Il y a le soleil brillant pendant la journée et réchauffant la terre, parce qu’il y a la lune reflétant la lumière du soleil pour éclairer la nuit. Il y a la femme qui enfante, parce qu’il y a l’homme qui la féconde. Juste ainsi. Sans que rien soit opposé à rien mais dans un « fonctionnement » juste des choses. La nuit est juste la nuit. Le jour est juste le jour. L’homme est juste l’homme, la femme juste la femme. Ni plus ni moins, mais chacun avec des fonctions précises qui les mettent en relation avec le reste du monde de façon particulière et changeante. La différence est à comprendre dans le sens d’une complémentarité interagissante et harmonieuse, pas dans celui de l’opposition ou de l’exclusion réciproques.
Ainsi, toutes les formes de dualité – masculin et féminin, jeune et vieux, gai et triste… mais aussi « toi » et « moi », et même la pensée et l’objet – sont forgées par notre esprit elles ne sont pas réelles. Les chemins spirituels ne font pas exception quand ils reproduisent la dualité de la relation du maître et de l’élève, le rapport de pouvoir qui en découle, la fascination ou la dépendance que celui-ci engendre. Qu’est-ce qu’un maître zen ? Un homme, une femme, tel que n’importe qui d’autre et qui, ayant atteint l’Éveil, se fait instrument de l’éveil d’autrui. Un maître, homme ou femme, est avant tout porteur du Dharma. Juste cela.
Parce que nous parlons, nous nommons et nommant, nous distinguons. En distinguant, nous opposons les choses, les êtres, les idées. Rien de plus naturel, car nous avons besoin du langage pour communiquer et des concepts pour nous repérer dans une réalité multiple et changeante. Le problème commence lorsque nous nous attachons aux noms, aux mots et aux concepts, c’est-à-dire quand nous croyons à leur réalité quand nous croyons qu’ils disent la réalité dans sa vérité, quand nous finissons même par les laisser prendre la place de la réalité. Mais le concept n’est qu’une idée créée par notre esprit et associée à un objet ou à un être. Il nous laisse croire qu’il existe, que choses et êtres ont des essences immuables, comme lui, mais il n’a pas de réalité. Bien plus, il est un barrage entre l’expérience de la réalité telle qu’elle est et notre esprit. Ainsi, si nous nous y attachons, nous ne pouvons plus percevoir les choses telles qu’elles sont – juste ainsi. « Ce que nous appelons une rose, sous un autre nom, sentirait aussi bon. » La réalité, dans toute sa profondeur, indépendamment de ce que nous pensons, sentons, nous représentons, craignons ou aimons d’elle, ne s’appréhende jamais que par l’expérience. Les concepts nous séparent de la réalité, nous maintiennent dans une dualité fictive.
Voilà pourquoi je dis qu’il est impossible à une femme de devenir maître zen… tout comme c’est impossible à un homme ! Cela signifie que cette question n’a pas lieu d’être. Elle n’a pas de sens car il n’y a pas lieu d’opposer, ni même de comparer. Comparaison, opposition ne sont qu’une affaire de mots. Ce qui a du sens, ce qui est réel, c’est la tâche d’un maître zen. C’est un intense travail, qui exige qu’on s’y consacre pleinement. À la fois un incommensurable don et une vocation, pour qui a atteint une grande compréhension du Dharma et, éprouvé par les anciens, a atteint un esprit clair, nécessaire pour montrer la Voie et sauver chaque être de la souffrance. Tel un pèlerin dans le désert qui découvre une source d’eau et qui n’aspire plus qu’à une chose : y convier les autres assoiffés pour qu’ils s’y désaltèrent. Femme ou homme peu importe seul compte un cheminement pur et sincère, validé et reconnu par un lignage bouddhiste, qu’on soit un homme ou une femme, un intellectuel ou un manœuvre, un moine ou un laïc, un hétérosexuel ou un homosexuel…
S’interroger sur les éventuelles difficultés d’une femme à devenir maître zen est cependant très révélateur. Distinguer, classer les choses et les êtres par catégorie, les étiqueter selon nos concepts est en effet extrêmement rassurant. Cela revient à affirmer : « Je suis différent », « Je ne suis pas comme les autres ». Cela revient à vivre dans l’opposition et dans l’exclusion. Puisque je ne suis pas comme l’autre, je peux le juger, transférer sur lui tout ce qui me ronge et me dérange, voire prendre du pouvoir sur lui. Si notre esprit n’étiquetait, ne distinguait ni n’opposait, nous serions simplement forcés de constater que l’autre est « juste comme il est », ni plus ni moins que moi – incomparable en somme. Et que tout ce que je vois en lui, je le recèle en moi. Cet homme est de peau noire ? Sa couleur de peau ne me paraît pas « normale » ? Eh bien, moi, je suis blanc, et je ne corresponds pas non plus à ce qu’il croit devoir être la couleur d’une peau. Observez les jeunes enfants entre eux. Ils font avec ce qu’ils sont, sans se juger ni établir de hiérarchie, sans exclure. Du moins tant que leurs expériences n’ont pas encore figé leur esprit dans l’usage de catégories ou d’opinions toutes faites. Mon maître, Seung Sahn Soensa, répétait très souvent qu’il faut garder l’esprit d’un enfant, l’esprit d’un débutant. En regardant le monde, le trouver à chaque fois nouveau : « Si vous rencontrez un vieil ami, traitez-le comme un inconnu si vous rencontrez un inconnu, traitez-le comme un vieil ami », disait-il. Nos enfants sont de grands maîtres.