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La fourmi
« Mais je n’ai nulle envie d’aller chez les fous, fit remarquer Alice.
— Oh ! vous ne sauriez faire autrement, dit le Chat : Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle.
— Comment savez-vous que je suis folle ? demanda Alice.
— Il faut croire que vous l’êtes, répondit le Chat ; sinon, vous ne seriez pas venue ici. »
Lewis Carroll,
Les Aventures d’Alice au pays des merveilles.
Entre 1976 et 1978, un jour comme un autre, dans un village cambodgien comme un autre…
— Traître ! Lâche !
Ces paroles grondent. Un éclair d’effroi me traverse le corps. Mes fesses efflanquées se serrent sur la souche de bois où je me repose, à l’extérieur de notre cabane. Je cesse de gratter mes croûtes, une dernière plaque de terre mêlée au pus de mes plaies tombe sur le sol.
— Voleur !
La menace se rapproche. Tout se fige. Le rugissement terrifiant a anéanti la vie qui frémissait autour de moi il y a quelques instants. Je voudrais m’enfuir mais je suis pétrifiée.
— Raarggggghhh ! Traître ! Espion !
La sueur perle sur mon front. Mon coeur se met à palpiter. Tous mes sens sont à vif. Dois-je courir à la hutte ou plonger à terre ? Me cacher derrière les arbustes qui longent le chemin ? Surtout ne pas crier.
Des pas lourds s’approchent. Ce sont eux. Les soldats de l’Angkar. Les Pyjamas Noirs. Eux seuls ont le pouvoir de gronder aussi fort, eux seuls ont le droit d’exprimer leur colère… Ils le sont, en colère ! Et ils foncent vers ma maison…
— Tu as trahi ! hurlent-ils.
La colère de l’Angkar est fatale.
Trahir, c’est disparaître.
Mon corps se vide. De fins filets d’une pisse brûlante coulent le long de mes jambes. Ils tracent leurs sillons sur mes cuisses maigres, salies d’une couche de cette terre que l’on s’acharne à fertiliser et qui se colle à nous, comme une sangsue insatiable, jusque dans nos moments de répit.
Ce cri, je l’ai entendu parfois quand j’aidais Maman à porter les bottes de riz dans les champs. Mais il était si loin, ce cri des hommes de l’Angkar.
Aujourd’hui s’annonce différent. Quelque chose a déclenché l’irréparable. Bouddha ! Fais que tout s’arrête maintenant, que je me réveille d’un cauchemar, que les fantômes disparaissent et que Papa me caresse la joue, en posant sur moi ses yeux tendres… Bouddha ! Fais que les oiseaux chantent, que les papillons réapparaissent. Éteins la colère.
— Aidez-moi !
Je reconnais la voix d’Hom Proeug, notre voisin, l’un des rares villageois avec qui Papa a établi un lien, presque muet, de respect mutuel. Il apparaît au coin du chemin, le visage enflammé par la terreur. À ses trousses, l’ombre de la mort semble vouloir l’aspirer. Armés de longs couteaux qu’ils font tournoyer dans l’air, deux Pyjamas Noirs s’apprêtent à bondir.
Hypnotisée par le tourbillon de violence qui fonce droit sur moi, je ne parviens pas à fermer les yeux. J’ai le vertige. La terre vacille. Je me jette maladroitement sous les frondaisons du buisson qui sépare le sentier du lopin de terre où Papa et Maman ont bâti notre hutte. Je détale à quatre pattes, en m’écorchant les genoux. Dissimulée sous les feuillages les plus épais, j’agrippe deux touffes de citronnelle et passe le visage entre leurs tiges longues et coupantes. Elles deviennent mon rempart contre le regard cruel de l’Angkar. Je retiens ma respiration pour ne pas me trahir. Le vent, complice, fait résonner le cri de ces hommes enragés.
Le trio se rapproche dangereusement du bosquet où je suis blottie. Je me recroqueville, plus petite que jamais. Je voudrais m’envoler, sortir du champ de leur fureur. Me fondre dans le paysage. Devenir un grain de riz, qu’importe. Ne plus faire partie de ce Peuple Nouveau qui provoque sans cesse la colère de l’Angkar. Une fourmi passe sous mon nez, inconsciente du drame qui se prépare. Elle quitte paisiblement le bosquet et se dirige vers le nuage macabre. Elle ne connaît pas la peur. Elle fait ce qui lui plaît.
J’écarquille les yeux pour ne rien perdre de la scène. Fuir ou appeler à l’aide s’ils approchent trop. Forçant sur ses jambes squelettiques, Hom Proeug tente d’atteindre sa hutte. Épuisé, rompu, il trébuche, souffle comme un buffle et chancelle. Il termine sa course effrénée et ridicule en s’effondrant dans un nuage de poussière.
Une femme se met à hurler. C’est Mom, la voisine. Elle s’est précipitée hors de sa hutte et se tient face à moi, horrifiée. Je voudrais lui dire de se cacher comme Papa m’a ordonné de le faire chaque fois que les hommes de l’Angkar grondent quelqu’un. Je la regarde fixement et mes yeux lui crient : « Tais-toi ! Va-t’en ! » Elle ne me voit pas. Elle s’appuie, pétrifiée, à la fragile palissade de leur hutte de bambou. Une main ballante, l’autre retenant son gros ventre qui saille sur son corps émacié. Kyum, son petit garçon, fesses nues à même le sol, semble ahuri devant l’affolement inhabituel de ses parents.
Je me tourne vers Hom Proeug. Son regard terrifié m’atteint en plein coeur. Je désespère de pouvoir retourner à la cabane, comme si de rien n’était – attendre le retour de Papa et m’enfouir dans ses bras chauds et apaisants. C’est impossible. Ne pas bouger. Rester cachée. Je suis si petite, ils ne me verront pas. Ne pas attirer l’attention des hommes de l’Angkar. Leur cruauté ne s’arrêterait pas à mon jeune âge. Papa m’a dit d’écouter, de baisser la tête et de travailler dur. Surtout se taire et ne jamais se plaindre… Mais si l’Angkar me voyait, il m’accuserait de l’espionner ! Je ne peux pas rebrousser chemin. Je suis traquée. Je redoute le pire.
Une flamme inquiétante s’est allumée dans les yeux des Pyjamas Noirs. L’un d’eux prend son élan. Ses mâchoires se desserrent et il gueule :
— On te tient, crapule !
Il bondit sur Hom Proeug, empoigne sa chevelure hirsute et lui plaque la tête au sol, dans un geste sec et précis.
— Pardon ! Pardon ! Ne me tuez pas ! Tant bien que mal, Hom Proeug parvient à joindre les mains pour implorer la clémence des deux jeunes soldats. Mais l’Angkar a tous les droits. L’Angkar a toujours raison. L’un d’eux balance un coup de pied féroce dans l’estomac d’Hom Proeug qui se tord de douleur. Puis il cogne sa tête avant de l’écraser par terre. La poussière chaude et écarlate danse autour du deuxième Khmer rouge qui s’acharne à lui briser les côtes, fracassant ce corps recroquevillé sur lui-même :
— S’il vous plaît ! Je n’ai rien fait de mal ! Ses paroles se noient dans un gémissement que déchire la voix sèche du Pyjama Noir :
— Tais-toi, voleur ! L’Angkar sait tout, l’Angkar a des yeux partout !
Le soldat resserre son poing furieux sur une touffe de cheveux d’Hom Proeug et le traîne violemment au sol. À quelques mètres de là, Mom relève la tête. Impuissante, les yeux rougis de chagrin, elle porte un chiffon à sa bouche pour étouffer sa détresse.
J’aimerais pleurer pour ne plus voir ça. Pour oublier le présent, oublier la vie, oublier l’Angkar. Des larmes qui me soulageraient tant. Des larmes interdites.
Hom Proeug est jeté contre le tronc d’arbre qui sert parfois de banc à Mom, lorsqu’elle tisse des sacs en rotin pour l’Angkar. Il tourne la tête vers moi, de l’autre côté du chemin de terre. J’ai le sentiment qu’il me voit, que je suis son dernier espoir. Je panique. Il va trahir ma cachette. Je voudrais détourner mes yeux de ce regard perdu qui s’accroche au mien, qui réclame des réponses à la fillette que je suis. Les grands ne savent-ils donc pas ?… Ces Pyjamas Noirs ont deux pieds. Deux mains. Un ventre. Une bouche. Des yeux. Ils sont robustes et leur peau respire la santé. Ils sont comme Papa mais en plus jeunes, comme mon frère mais en plus mûrs. Le numéro qu’ils exécutent est parfaitement coordonné, à croire qu’ils ont l’habitude d’attraper des traîtres : l’un écrase son pied sur le bas-ventre d’Hom Proeug pour l’immobiliser. L’autre lève son couteau, tout en plaquant la tête de sa victime sur le tronc. Son regard exprime un plaisir atroce. Le sabre déchire le ciel.
— Tu dois respect à l’Angkar !
Ce cri annonce la sentence. La punition va tomber maintenant. Mais que ce « maintenant » dure longtemps !… Hypnotisée, je fixe la lame. Je la connais bien, je l’ai déjà vue dans les mains d’autres adultes. Elle est invincible. Un jour, Papa est rentré des champs armé du même couteau : c’est un coupe-coupe. Il sert à enlever les mauvaises herbes. Il tranche net.
Le coupe-coupe flotte dans l’air. Très haut. Si haut que je me sens aussi minuscule que la fourmi qui m’a abandonnée depuis longtemps. Puis il s’abat, si vite que je l’entends siffler. Il hurle lui aussi avant de s’enfoncer avec une aisance étonnante dans la gorge d’Hom Proeug. La déchirure est large et nette, le râle du voisin étouffé par la lame. Son regard se perd dans une brume vaporeuse. Sa gorge béante déverse un flot tumultueux qui éclabousse d’un sang épais le visage des Pyjamas Noirs. La blessure vomit toute la rage de vivre de cet homme frêle et résistant. Je vois un large filet s’échapper de la mare qui grandit à ses pieds. Sans un bruit, plus lentement et plus délicatement que les autres, il coule vers Mom. Ce flot de sang est le dernier mouvement d’Hom Proeug, son dernier geste amoureux, que les Pyjamas Noirs ne peuvent arrêter. Il dit adieu. Le sang s’enroule, formant une petite flaque autour de la main de Mom. À cette seconde, le visage baigné de souffrance, la voix étouffée par ses sanglots convulsifs, elle gémit, prostrée à terre :
— Nooon… !!! Cette femme, si douce d’ordinaire, ressemble à une folle. Elle perd la raison et sa folie la met en danger. Ses larmes révèlent sa déloyauté à l’Angkar et viennent se mêler à la poussière et au sang de son mari, le traître.
— Papa…
Je tends l’oreille. C’est Kyum qui prononce le mot interdit devant les soldats. Du coin de l’oeil, je l’observe, le petit orphelin d’Hom Proeug. Mom frissonne. Elle prend son fils encore abasourdi dans ses bras et le serre contre elle, résolue à souffrir en silence. Kyum se tait à son tour.
Quand tout semble fini, le Pyjama Noir tire d’un geste sec sur la chevelure, déchirant plus largement la plaie béante du cou, brisant les os rebelles de la nuque, comme pour arracher la tête et s’assurer qu’il s’est bien vidé de son sang qui abreuve désormais la terre de l’Angkar. Mes yeux se remplissent de larmes nouvelles. Aujourd’hui, la mort a violé mon monde…
Mon corps s’agite, mes poumons s’emballent. La nausée me secoue, furieuse de ne pouvoir vomir le vide de mon ventre affamé. J’ai trop chaud et je ne peux me rafraîchir. J’ai trop chaud, mais cette chaleur nous suit. Le soleil se colle à ma peau comme l’Angkar se colle à ma vie. Je ne peux rien y faire. Ce n’est pas moi qui décide. Je n’ai jamais vu l’Angkar. Il ne parle qu’aux adultes. Il reste invisible aux enfants, mais les grands continuent de punir au nom de l’Angkar car l’Angkar ne pardonne pas. Je ne l’oublierai pas. La leçon est gravée dans mon corps, dans mon coeur, dans mes yeux : la vie comme la mort appartiennent à l’Angkar. La mort donnée par l’Angkar est affreuse, cruelle et sale. Une fois que la mort est là, les adultes font des choses interdites : ils pleurent. Et les enfants disent haut et fort ce que nous chuchotons tout bas – le mot « Papa ».