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La grotte du Ker
Ariège, gorges de Peyremale, 10 novembre 1878
Les sabots de la mule frappaient la terre noire et boueuse à une cadence régulière. Angélina caressa sa monture en jetant un coup d’œil inquiet au ciel où roulaient de lourds nuages d’un gris métallique. Il pouvait pleuvoir d’un instant à l’autre.
— Avance, mais avance donc ! cria la jeune fille. Allez, Mina, dépêche-toi.
Le chemin suivait le cours d’une rivière tumultueuse dont les eaux grondaient entre les berges hérissées d’une végétation brune à l’agonie, flétrie par l’humidité.
Les ombres du crépuscule gagnaient déjà les gorges de Peyremale, un défilé encaissé planté de hêtres et de chênes. Dans la langue du pays, Peyremale signifiait : les mauvaises pierres. Et, les jours de déluge, des carrioles se retrouvaient bloquées ou broyées par des éboulis, qui jetaient en travers du chemin de gigantesques amas d’une roche noire en larges plaques. Les arbres, droits et volontaires, se cramponnaient à ce sol instable, leurs racines nichées profond dans la pente sablonneuse. Mais il pleuvait tant au printemps et à l’automne que certains géants s’écroulaient alors avec de sourds craquements.
Angélina savait tout cela. Elle n’aimait pas ces gorges où, même en été, le soleil pointait rarement.
— Allez, Mina, par pitié, avance ! répéta-t-elle en talonnant les flancs de sa bête.
Une nouvelle douleur irradia son bas-ventre et ses reins. La jeune fille se figea, bouche bée, l’air inquiet. Elle ouvrit grand ses yeux d’un violet délicat, celui des frêles petites fleurs qui couvraient les talus, en avril. Sa mère, Adrienne, s’extasiait devant cette couleur si rare, qui était l’héritage d’une lointaine ancêtre, l’arrière-grand-mère Desirada.
— J’aurais pu t’appeler Violette, disait-elle, mais ton père souhaitait te baptiser Angélina. J’ai respecté son vœu. On ne peut rien refuser à un si bon époux. Depuis un an déjà, Adrienne Loubet reposait au cimetière de Saint-Lizier. Cette noble cité était perchée sur une colline surplombant le Salat, puissante rivière agitée de vagues écumeuses à la fonte des neiges et dont les flots argentés couraient vers les plaines.
— Maman, si seulement tu étais encore là, près de moi ! gémit Angélina tout haut. Tu m’aurais sûrement sermonnée et peut-être aurais-tu eu honte, mais j’aurais pu compter sur toi et sur ta bonté.
Surprise par une rafale, la mule se mit à trottiner. Ballottée de droite à gauche, Angélina se cramponna à sa crinière.
— Enfin, Mina, tu te décides ! Je voudrais tant être arrivée !
Un étrange chargement sautillait sur la croupe de la mule. La jeune fille avait tout prévu. Maintenant, elle n’était plus qu’impatience. Il fallait sortir des gorges, entrer dans la vallée de Massat et se retrouver enfin à l’abri pour mener son œuvre à bien, loin de tous.
« Mère, tu parlais ainsi, et cela m’intriguait quand j’étais petite ! songea Angélina. “La grande œuvre des femmes”, disais-tu. Et père souriait… Je ne comprenais pas, mais ce soir, c’est mon tour ! »
Un pan de ciel topaze lui apparut. Poudrées de blanc, les falaises s’écartaient sur les crêtes anguleuses du massif des Trois Seigneurs.
« Courage ! » se dit-elle.
Depuis son départ de Saint-Lizier trois heures plus tôt, Angélina n’avait pas cessé de s’exhorter à la vaillance, mais le plus dur restait à venir. Elle se revit dans l’atelier de cordonnier de son père, bien droite sous sa lourde cape en drap brun.
— Papa, je reviendrai après-demain ! J’ai promis à cousine Léa de l’aider à coudre son trousseau. Je ne peux pas la décevoir.
— Va, ma fille ! avait répondu Augustin Loubet, penché sur une botte en cuir qu’il s’apprêtait à garnir d’une talonnette en métal.
Depuis la mort de sa mère, elle l’appelait de plus en plus souvent papa. Avide de lui montrer sa tendresse, elle l’avait même embrassé sur la joue, un geste spontané qui avait fait sourire cet homme encore marqué par le deuil.
— Tu es bien douce, ce soir, pitchoune ! s’était-il étonné.
Angélina avait souri à son tour, malgré la douleur qui lui tordait le ventre à cet instant précis. La troisième. Dès la première alerte, elle avait rassemblé tout ce dont elle avait besoin. Et c’était ainsi que, juchée sur le dos de la vieille mule Mina, elle avait quitté la maison natale.
« J’étais bien obligée de te mentir, papa, de te cacher mon état. Jamais je ne salirai notre nom, jamais je ne te causerai de tort », se dit la jeune fille en empruntant un nouveau chemin, herbu celui-ci, qui longeait une muraille de pierres ponctuée de fines cascades. Puis elle s’aventura sur un sentier qui grimpait à l’assaut du roc de Ker, une masse de calcaire dans ce pays de granit blond. On en racontait, des choses, sur ce Ker ! Les anciens de la vallée prétendaient que des hommes, dans un temps très reculé, habitaient la grotte qui s’ouvrait à mi-hauteur de l’énorme rocher et qu’ils avaient laissé de mystérieux dessins dans les profondeurs de la terre. Dix ans plus tôt, un certain Garrigou, archéologue à Toulouse, avait découvert un galet orné d’une gravure représentant un ours¹. Sur le plateau du Ker, des prêtres rebelles, surnommés les petchets, enterraient leurs morts en grand secret, la nuit, à la clarté des torches, si bien que les gens des villages alentour se signaient quand ils devinaient des lumières tout là-haut.
La jeune Angélina savait tout ceci et elle comptait sur la sinistre réputation de ces lieux pour ne pas être dérangée.
— Sainte Marie, mère de Dieu, protégez-moi ! Pria-t-elle d’une voix faible.
La douleur revenait, d’abord sourde, ensuite aiguë, lancinante. Le travail était bien engagé, et l’interminable trajet à dos de mule n’avait fait que précipiter le rythme des contractions. Angélina serra les dents, angoissée. Elle s’interrogeait sur les souffrances à venir, en les imaginant encore plus intenses, plus vives.
« Mère répugnait à me décrire ce qu’on ressent en mettant un bébé au monde ! se dit-elle. Elle a pourtant eu trois enfants. »
De ces trois petits, la jeune fille était la seule encore en vie. Ses frères, baptisés Jérôme et Claude, elle ne les connaissait que de nom. Ils avaient été emportés par le redoutable croup, comme l’avait affirmé le docteur. Angélina venait d’arriver dans la grotte, une vaste cavité en demi-cercle dont le sol plat était jonché de feuilles mortes, de bouts de bois, de galets et de sable. Elle descendit avec précaution du dos de Mina et attacha l’animal à un arbuste.
— Sois patiente, Mina ! déclara-t-elle. Tu auras ton picotin d’avoine, mais plus tard.
Sur ces mots, elle sortit d’une besace tendue à craquer un carré de drap de laine et l’étendit par terre. Elle y déposa son briquet d’amadou, ainsi que des objets enveloppés dans du linge propre.
— La paire de ciseaux, l’alcool, l’éther, un drap ! énuméra-t-elle.
L’instant suivant, elle enflammait un morceau de papier qui embrasa à son tour des feuilles de chêne bien sèches, de la mousse et des brindilles. Le feu prit rapidement, en dispersant de son éclat doré les ténèbres environnantes. Un vague sourire sur les lèvres, Angélina ajouta du bois avant de dénouer les cordons de la cape.
— Je peux enfin ôter ce corset et les bandages ! déclara-t-elle tout haut.
Au prix de terribles efforts, Angélina avait dissimulé sa grossesse à tous. Habile couturière, elle s’était confectionné deux tabliers en tissu fleuri, sans ceinture et ne marquant pas la taille. Dès la fin de l’été, la maison étant fraîche, elle avait ajouté à son accoutrement une capeline en lainage qui cachait son ventre peu proéminent. Mais, les deux derniers mois, elle s’était imposé un vrai supplice en portant un corset et des bandes de tissu qui comprimaient son ventre. Ce fut une réelle délivrance pour elle de se débarrasser de ce carcan pour enfiler une longue chemise blanche à col plissé. Afin d’être vraiment à son aise, elle natta en une seule tresse sa somptueuse chevelure aux boucles souples d’un roux sombre, chaud et mordoré. C’était sa parure, sa fierté, et elle portait souvent à regret le bonnet de calicot dont se coiffaient les honnêtes femmes.
De se retrouver dans cette grotte, en tenue de nuit, à l’heure où dans les maisons on s’attablait devant une soupe fumante, lui procurait une étrange sensation.
— Je suis peut-être folle, mais personne ne me montrera du doigt, personne ne saura, dit-elle encore, son fin visage à la peau laiteuse rosi par le feu.
Sans s’apitoyer sur son sort, Angélina Loubet sortit d’un autre sac une bassine en zinc et un bidon d’eau. Elle reproduisait les préparatifs auxquels elle avait participé durant des mois, en assistant sa mère. Adrienne Loubet était sage-femme, la meilleure costosida² du pays. On la demandait dans les hameaux reculés, où on la payait d’une poule, d’un panier d’œufs, mais aussi, dans les riches demeures bourgeoises, de dons plus conséquents. Là, elle recevait des pièces d’argent, quand on ne lui offrait pas un objet de valeur, statuette, pendulette, ou bien de la vaisselle. Au fil des ans, cela avait contribué à donner à l’intérieur des Loubet un petit air cossu qui suscitait parfois des jalousies.
— Mère, si tu me vois du ciel, guide-moi ! implora la jeune fille qui, dans l’attente d’une nouvelle douleur, marchait d’un bout à l’autre de la grotte en respirant à pleins poumons.
Le clocher de Biert sonna huit coups sonores. Émue, Angélina tendit l’oreille. Elle se hasarda même au bord de l’esplanade, afin de scruter l’obscurité qui envahissait à présent la belle vallée de Massat. Dans un pré bordant la rivière, des lueurs tremblaient, accompagnées par le meuglement rauque d’une vache.
Un homme devait rentrer ses bêtes. Elles se rangeraient le long du râtelier garni de foin, les pis gonflés de lait, et des odeurs fortes s’élèveraient de la litière souillée. Angélina écoutait attentivement chaque bruit afin d’éloigner ses pensées de son unique souci. Parviendrait-elle à donner la vie, sans aucune aide à espérer ?
— Oui, ce n’est pas si compliqué ! déclara-t-elle à mi-voix. Mère prétendait que les femmes, jadis, accouchaient souvent seules, et même en bordure d’un champ pendant la moisson, ou bien sur la paille d’une étable. La paille d’une étable…
Elle répéta ces mots-là ! Ils lui faisaient penser à la représentation de la Nativité où Marie, pressée elle aussi de trouver un lieu pour mettre au monde l’enfant qu’elle portait, trouvait refuge dans une étable. C’était ainsi que Jésus était né sur la paille. Ensuite, montée sur un âne, Marie avait dû fuir en Égypte avec Joseph pour se protéger de la colère du tyran Hérode qui voulait la mort de son bébé.
Angélina eut une grimace d’amertume. D’un geste très tendre, elle caressa son ventre.
— Toi, mon petit, tu naîtras sur un drap de lin qui fleure bon la lavande et je t’envelopperai dans un lange de laine fine. Mais aucun roi mage ne viendra t’honorer. Et le bon Joseph ne sera pas là pour veiller sur toi.
La jeune fille se reprocha d’oser comparer sa situation au poignant exode qui avait suivi la naissance de l’Enfant Jésus. Elle était bonne catholique, ses parents y avaient veillé. Cependant, il coulait dans son sang une pointe d’hérésie, du moins le clergé en aurait décidé ainsi. Cela tenait aux discours véhéments du grand-père d’Angélina, Antoine Bonzom, très fier d’être un descendant de ces fameux cathares qui, des siècles auparavant, prêchaient une religion nouvelle.
Une douleur plus forte et plus longue que les précédentes tira la future mère de ses méditations théologiques. Attentive aux mouvements intimes de son corps, les dents serrées pour contenir une plainte, elle se plia en deux.
« Mère me disait que cela ne servait à rien de crier et même de hurler. Elle conseillait à ses patientes de respirer profondément, de ne pas s’affoler. Je respecterai la moindre de tes paroles, mère chérie ! »
Angélina patienta un peu. La douleur s’intensifia. Vite, la jeune fille versa de l’eau dans la bassine qu’elle cala sur trois galets, tout près des flammes. Il lui faudrait laver le bébé avant de l’habiller.
— Tu seras vêtu de ma propre layette, mon pitchoun ! murmura-t-elle. Ta grand-mère Adrienne l’avait soigneusement rangée dans une malle, au grenier. J’ai pris le nécessaire.
Encore une douleur : ample, puissante, annonciatrice de contractions plus rapides et plus pénibles.
— Tu arrives, mon petit ! articula-t-elle, le souffle coupé.
1. Fait authentique : il s’agit d’une pièce unique, joyau des collections
préhistoriques françaises.
2. Nom donné aux sages-femmes en occitan.