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Référence : 485166 |
Prix éditeur : CHF 35.40
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Il n'y a pas de début adéquat tant ce type est connu, et comment veux-tu le saisir, il est trop de mecs à la fois, qui chante et joue et fait flamber au poker et parle et aime et veut être aimé, et petit garçon et vieux sage et papa et poteau, et de temps en temps il a le poids du monde sur ses épaules, il se dit que tout est important, que tout est politique, et il ne manquait plus que ça, avoir une conscience en sus de l'ego... Patrick donc. Deux ans à se connaître et à parler au fil du temps qui glisse, par longues plages, et puis par à-coups, et on a traîné et on a bien changé entre deux automnes — 2009-2011... Je l'ai su tout de suite. Comme il est partout, pas de début qui s'impose, et pas de logique non plus, et si on part dans tous les sens, on n'aura qu'à se dire qu'on tourbillonne au musette, il l'a chanté aussi. L'idée est de le prendre au débotté, pour qu'il ne parte pas en boucle, et Patrick ne fera pas du Bruel. Je veux dire, il aime bien se raconter, mais il est comme tout le monde, pour ça, il doit revenir toujours aux mêmes histoires, celles qu'il connaît par coeur, tant elles forgent l'idée qu'il veut se donner, ou donner aux autres... Ça, on s'en fout finalement. Si on réussit ce truc, il ne jouera pas son rôle, il n'en aura pas le temps, je le forcerai au ping-pong verbal et il sera meilleur que moi, puisqu'il est plus rapide, et on va se marrer ensemble, sinon à quoi bon faire un bouquin ?
C'est lui qui est venu me chercher un matin, le saltimbanque qui est allé trouver un journaliste, ou juste quelqu'un avec qui ça serait cool de parler. On s'était croisé quelques jours plus tôt dans la cour de Matignon, moi sortant d'interviewer une excellence, lui venant plaider la cause des pokers en ligne devant des importants. J'avais l'air ailleurs et touchant, il m'a dit ça plus tard, j'étais effectivement dans d'étranges limbes, nimbé de deuil et d'à quoi bon, je me disais que ça ne se voyait pas tant que ça ? J'avais tort. Lui, survolté et en conquête, autant dans la vie que j'en étais absent. Ça lui avait donné envie de faire quelque chose avec moi. Il m'a appelé quelques jours plus tard.
On s'est vite compris, sur ce qu'on pouvait jouer. On a décidé qu'on ne ferait pas une bio déguisée, mais une histoire ensemble, un dialogue, entre deux mecs qui sont déjà vieux mais qui ne le savent pas ou qui s'en doutent, et bien sûr, ce sera lui le héros, mais moi, je serai son pote. Tant qu'à avoir un copain, autant qu'il s'appelle Bruel. Ce livre, il venait bien pour moi : je le sentais, si je ne le savais pas. Parler avec quelqu'un et m'intéresser à lui, dans un moment invivable et pourtant je vivais, quelques mois après la mort de Valérie, ma femme, qui aurait aimé Patrick et en aurait souri doucement, et plus je l'aimais moi et en souriait tendrement, plus le manque d'elle faisait jour et tout ce qu'elle ne vivrait pas. J'ai côtoyé Bruel quand tout se brouillait entre le chagrin, la destruction, les envies de vivre et ce qui commençait, et on n'arrête pas d'aimer. Ce n'est pas l'endroit, le moment, ni le sujet d'aller au-delà. Mais ma souffrance et mes absences ont aussi imprégné nos rencontres, nos dialogues, donc ce livre, et ce mec m'a aidé.
Voilà donc. Place à Bruel, dans les loges avant que le livre ne démarre, attention mesdames et messieurs. La première fois qu'on travaille, intimidés comme deux amants qui n'ont rien conclu, il précipite des flots de parole, dans son bureau sur les Champs, où s'activent alors ses internautes du pok en ligne, où traînent des affiches et des posters et des disques d'or et un bordel tout chaud... C'est lui qui démarre, sans que je pose une question, j'ai le sentiment de prendre un film en cours de route, son film à lui, il est tout pétillant et volubile, on dirait un personnage d'une comédie survoltée. Il brandit verbalement un scénario qu'on vient de lui filer. Ça donne ça, en gros.
C'est Bruel. Il se marre, il va plus vite, ça le fait rire aussi de ne rien piger, lui qui pige souvent plus vite que son ombre. Moi, là-dedans, je me donne une contenance, je cherche la rationalité. Pas tout à fait sûr de ce que je vais faire de ce truc, mais allons-y quand même.
Bon. On n'en parlera plus, du vieil ashkénaze et de son scénario incompréhensible. Il aura effleuré Patrick avant de sortir de sa vie.
Et là, Bruel s'est arrêté. Il a dit un truc important, qu'il devrait se laisser du temps. Le seul truc qui compte en fait. Je vais m'en apercevoir, au fil des jours. C'est son obsession, le temps qu'il n'a pas et qu'il laisse filer, le temps qu'il gaspille à autre chose que l'essentiel. C'est là que nous sommes frères, moi qui lessive ma vie à force d'en mener trop à la fois, mais il ne le sait pas. Pas encore. On se connaît à peine. C'est notre première fois. Il surjoue l'enthousiasme; ou le fait d'être à l'aise. Ou pas. Il est façon « aime-moi », ça se voit, mais en même temps, peut-on ne pas succomber ? N'empêche, on se méfie encore. Tous les deux. Moi, je me demande si je vais trouver le ton juste. Lui, ensuite, dans son envie de dire et de se montrer, mais pourtant à vif Il peut en lâcher des anecdotes ou des vérités, mais ce qu'on lâche, ensuite, ça se promène et on ne sait jamais. C'est amusant, le début d'un livre, quand le type se rend compte que c'est réel, il va vraiment parler, il y a un moment où il ne pourra plus tout contrôler, et les mots vont gambader loin de lui... Au fil des mois, et quand on aura avancé, et quand j'aurai écrit et plus on ira vers le bout, je découvrirai Patrick frémissant devant les mots, plein de crainte envers lui-même ou envers nous, tâtant l'eau du pied...
Tu ne blesseras point. C'est un commandement de paix — mais va écrire avec cette épée de gentillesse au-dessus de toi ! Un souvenir que Patrick m'a raconté à propos de sa peur des mots, qui ne se limite pas à ce qu'on écrit sur lui. Quand Amanda (Sthers, son ex-épouse) écrivait son premier livre, il l'avait entreprise, pour qu'elle retienne son verbe, afin de ne pas le regretter plus tard.
Il s'assombrit... Amanda, plus tard, séparée de Patrick, lâchera dans un livre quelques mots en trop, pour lui, et Patrick regrettera que d'autres ne l'aient pas avertie, pour le préserver, lui, comme lui l'avait fait jadis. Et puis on continue, et on vit.
Il n'y a pas de début adéquat tant ce type est connu, et comment veux-tu le saisir, il est trop de mecs à la fois, qui chante et joue et fait flamber au poker et parle et aime et veut être aimé, et petit garçon et vieux sage et papa et poteau, et de temps en temps il a le poids du monde sur ses épaules, il se dit que tout est important, que tout est politique, et il ne manquait plus que ça, avoir une conscience en sus de l'ego... Patrick donc. Deux ans à se connaître et à parler au fil du temps qui glisse, par longues plages, et puis par à-coups, et on a traîné et on a bien changé entre deux automnes — 2009-2011... Je l'ai su tout de suite. Comme il est partout, pas de début qui s'impose, et pas de logique non plus, et si on part dans tous les sens, on n'aura qu'à se dire qu'on tourbillonne au musette, il l'a chanté aussi. L'idée est de le prendre au débotté, pour qu'il ne parte pas en boucle, et Patrick ne fera pas du Bruel. Je veux dire, il aime bien se raconter, mais il est comme tout le monde, pour ça, il doit revenir toujours aux mêmes histoires, celles qu'il connaît par coeur, tant elles forgent l'idée qu'il veut se donner, ou donner aux autres... Ça, on s'en fout finalement. Si on réussit ce truc, il ne jouera pas son rôle, il n'en aura pas le temps, je le forcerai au ping-pong verbal et il sera meilleur que moi, puisqu'il est plus rapide, et on va se marrer ensemble, sinon à quoi bon faire un bouquin ?
C'est lui qui est venu me chercher un matin, le saltimbanque qui est allé trouver un journaliste, ou juste quelqu'un avec qui ça serait cool de parler. On s'était croisé quelques jours plus tôt dans la cour de Matignon, moi sortant d'interviewer une excellence, lui venant plaider la cause des pokers en ligne devant des importants. J'avais l'air ailleurs et touchant, il m'a dit ça plus tard, j'étais effectivement dans d'étranges limbes, nimbé de deuil et d'à quoi bon, je me disais que ça ne se voyait pas tant que ça ? J'avais tort. Lui, survolté et en conquête, autant dans la vie que j'en étais absent. Ça lui avait donné envie de faire quelque chose avec moi. Il m'a appelé quelques jours plus tard.
On s'est vite compris, sur ce qu'on pouvait jouer. On a décidé qu'on ne ferait pas une bio déguisée, mais une histoire ensemble, un dialogue, entre deux mecs qui sont déjà vieux mais qui ne le savent pas ou qui s'en doutent, et bien sûr, ce sera lui le héros, mais moi, je serai son pote. Tant qu'à avoir un copain, autant qu'il s'appelle Bruel. Ce livre, il venait bien pour moi : je le sentais, si je ne le savais pas. Parler avec quelqu'un et m'intéresser à lui, dans un moment invivable et pourtant je vivais, quelques mois après la mort de Valérie, ma femme, qui aurait aimé Patrick et en aurait souri doucement, et plus je l'aimais moi et en souriait tendrement, plus le manque d'elle faisait jour et tout ce qu'elle ne vivrait pas. J'ai côtoyé Bruel quand tout se brouillait entre le chagrin, la destruction, les envies de vivre et ce qui commençait, et on n'arrête pas d'aimer. Ce n'est pas l'endroit, le moment, ni le sujet d'aller au-delà. Mais ma souffrance et mes absences ont aussi imprégné nos rencontres, nos dialogues, donc ce livre, et ce mec m'a aidé.
Voilà donc. Place à Bruel, dans les loges avant que le livre ne démarre, attention mesdames et messieurs. La première fois qu'on travaille, intimidés comme deux amants qui n'ont rien conclu, il précipite des flots de parole, dans son bureau sur les Champs, où s'activent alors ses internautes du pok en ligne, où traînent des affiches et des posters et des disques d'or et un bordel tout chaud... C'est lui qui démarre, sans que je pose une question, j'ai le sentiment de prendre un film en cours de route, son film à lui, il est tout pétillant et volubile, on dirait un personnage d'une comédie survoltée. Il brandit verbalement un scénario qu'on vient de lui filer. Ça donne ça, en gros.
C'est Bruel. Il se marre, il va plus vite, ça le fait rire aussi de ne rien piger, lui qui pige souvent plus vite que son ombre. Moi, là-dedans, je me donne une contenance, je cherche la rationalité. Pas tout à fait sûr de ce que je vais faire de ce truc, mais allons-y quand même.
Bon. On n'en parlera plus, du vieil ashkénaze et de son scénario incompréhensible. Il aura effleuré Patrick avant de sortir de sa vie.
Et là, Bruel s'est arrêté. Il a dit un truc important, qu'il devrait se laisser du temps. Le seul truc qui compte en fait. Je vais m'en apercevoir, au fil des jours. C'est son obsession, le temps qu'il n'a pas et qu'il laisse filer, le temps qu'il gaspille à autre chose que l'essentiel. C'est là que nous sommes frères, moi qui lessive ma vie à force d'en mener trop à la fois, mais il ne le sait pas. Pas encore. On se connaît à peine. C'est notre première fois. Il surjoue l'enthousiasme; ou le fait d'être à l'aise. Ou pas. Il est façon « aime-moi », ça se voit, mais en même temps, peut-on ne pas succomber ? N'empêche, on se méfie encore. Tous les deux. Moi, je me demande si je vais trouver le ton juste. Lui, ensuite, dans son envie de dire et de se montrer, mais pourtant à vif Il peut en lâcher des anecdotes ou des vérités, mais ce qu'on lâche, ensuite, ça se promène et on ne sait jamais. C'est amusant, le début d'un livre, quand le type se rend compte que c'est réel, il va vraiment parler, il y a un moment où il ne pourra plus tout contrôler, et les mots vont gambader loin de lui... Au fil des mois, et quand on aura avancé, et quand j'aurai écrit et plus on ira vers le bout, je découvrirai Patrick frémissant devant les mots, plein de crainte envers lui-même ou envers nous, tâtant l'eau du pied...
Tu ne blesseras point. C'est un commandement de paix — mais va écrire avec cette épée de gentillesse au-dessus de toi ! Un souvenir que Patrick m'a raconté à propos de sa peur des mots, qui ne se limite pas à ce qu'on écrit sur lui. Quand Amanda (Sthers, son ex-épouse) écrivait son premier livre, il l'avait entreprise, pour qu'elle retienne son verbe, afin de ne pas le regretter plus tard.
Il s'assombrit... Amanda, plus tard, séparée de Patrick, lâchera dans un livre quelques mots en trop, pour lui, et Patrick regrettera que d'autres ne l'aient pas avertie, pour le préserver, lui, comme lui l'avait fait jadis. Et puis on continue, et on vit.
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Fait maison
Gilles Laurendon |
| 5 étoilesLire l'avis | |
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Un sentiment plus fort que la peur
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Demain
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Argo (DVD)
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Nuit noire, étoiles mortes
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Yi Jing
Serge Augier |
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