CHAPITRE I
JEUNE ET IMMORTEL
J'ai grandi en province, calmement. Fils de bonne famille, mes parents m'ont élevé selon les traditionnelles valeurs judéo-chrétiennes. Leur éducation n'est pas trop stricte et plutôt basée sur la confiance. Seule la messe du dimanche est pratiquement obligatoire. Nous sommes une famille heureuse, frères et sœurs proches, solidaires... L'argent n'est pas un problème, même si mes parents ne sont pas non plus à la tête d'une fortune.
Comme tous les copains de mon milieu social, je passe le permis de conduire à mes dix-huit ans : c'est le traditionnel cadeau d'après-bac. Un peu flemmard, je rechigne à apprendre par cœur les panneaux de signalisation et les règles de priorité, persuadé d'être plus malin que les autres... Bref, je m'y reprends à trois fois pour avoir le code.
Pour la conduite, pas de problème : mon père m'a déjà familiarisé avec sa voiture sur les petites routes près de notre maison de campagne. À l'époque, cette « conduite assistée » n'est pas du tout encadrée et parfaitement illégale. Mais elle me permet d'éviter de trop nombreuses heures de cours. Ce qui ne m'empêche pas de louper une première fois l'épreuve sur une belle erreur d'inattention. Mais à la seconde tentative, me voilà enfin possesseur du petit papier rose magique.
Avant les bagnoles, j'ai tenu entre mes mains, comme la plupart des lycéens de ma génération, un vélo, une mobylette et même un authentique Solex. À part les quelques chutes en vélo de mon enfance, un seul accident au compteur dans ces années-là : en remontant les files de voitures en ville, un automobiliste tourne à gauche sans regarder son rétro et sans mettre son clignotant. Je me retrouve violemment à terre. Par chance, seul le vélomoteur trinque. Je m'en sors avec deux ou trois éraflures. Plutôt que de tirer des leçons de mon imprudence, je me focalise sur ma colère contre l'automobiliste qui n'a pas respecté les règles...
Une fois passé le permis, c'est cette classique et formidable sensation de liberté qui s'offre à moi. Mes parents refusent de m'acheter une voiture, mais l'un de leurs deux véhicules est quasiment à ma disposition lorsque j'en ai besoin. À moi les virées entre potes, les week-ends au ski ou au bord de la mer, les soirées en boîte de nuit... Nous sommes en 1985, on boucle la ceinture une fois sur deux, on roule bourré en sortant de discothèque ou de « boums » copieusement arrosées, on impressionne les filles à coups de virage bien serré, ou de pointe à cent cinquante sur des petites départementales qu'on connaît par cœur. C'est à celui qui fera péter le record Paris-Lyon en pleine nuit sur l'autoroute... Je me rappelle avoir été le meilleur pendant un moment avec trois heures dix-sept. Une moyenne proche de cent quarante kilomètres-heure, ce qui veut dire de longs passages à plus de cent quatre-vingts... Nul besoin d'avoir lu Malraux pour éprouver ce sentiment d'immortalité qu'on a tous connu dans nos années de jeunesse.
Pourtant la vie s'est chargée de m'avertir : à peine le permis en poche, j'ai déjà un premier accident. Alors que le feu est vert pour moi, je m'engage sur un croisement. Mais un automobiliste un peu rêveur tourne devant moi et me coupe la route. Bing ! De la tôle froissée, des pompiers, quelques bleus et des excuses un peu honteuses du fautif... Je suis à nouveau en colère, comme lors de mon accident d'ado à vélomoteur. Qui sont ces gens qui ne savent pas conduire, bordel ? Ce n'est pourtant pas si compliqué de piloter une voiture ! L'assurance de mon père décidera que les torts sont partagés : un scandale, puisque l'autre m'a coupé la route. Mais pour les professionnels de l'assurance, un jeune qui vient d'avoir son permis est suspect par nature. À l'époque, je ne le supporte pas ni ne le comprends.
Mes parents m'engueulent mollement, j'ai le Code de la route pour moi ! Et me voilà reparti pour de nouvelles aventures. Les routes de province m'appartiennent. Les rues de la ville n'ont aucun secret pour moi. Pour aller acheter du pain ou des cigarettes, embrasser ma petite amie ou faire la tournée des bars, la voiture est magique. Le litre d'essence est à cinq francs, les écolos militants sont à peine dans le ventre de leurs mères et le covoiturage n'est pas entré dans le dictionnaire : si nous sommes dix à nous retrouver, il y aura dix voitures ou presque. Les gendarmes et les policiers ont d'autres chats à fouetter que ces jeunes de bonne famille qui passent leur jeunesse comme ils ont sans doute passé la leur.
Les soirées commencent généralement autour d'un verre en ville. Un verre ou plusieurs, on ne compte pas. Ensuite, nous nous retrouvons souvent chez les uns ou chez les autres. Le choix se porte sur la maison qui a été laissée libre par les parents partis en week-end. Là encore, les voitures garnissent le parking, et l'alcool les verres, autour d'une cassette VHS quand il y a un magnétoscope, signe de grande modernité à l'époque. On fume aussi quelques joints, même si ce n'est pas systématique. Et si le cœur nous en dit, on finira la soirée en boîte. Les Malibu ananas ou les gin-tonics s'enchaînent au rythme de Kool and the Gang, Soft Cell, Human League ou les premiers tubes universels de Michael Jackson. À trois ou quatre heures, les voitures regagnent leurs pénates viaem> les petites départementales qu'on pourrait conduire les yeux fermés. Notre taux d'alcoolémie est bien supérieur à la limite légale.
Mais qui s'en soucie ?
CHAPITRE II
CE SOIR-LÀ...
Ce soir-là, c'est un jeudi à la toute fin du mois d'octobre. Mes amis et moi avons prévu de fêter le week-end prolongé qui s'annonce. Je dîne chez moi, avec mes parents. Nous nous retrouvons ensuite en ville pour boire un verre. Je prends un coca. Après une petite heure passée dans ce café, nous décidons d'aller poursuivre la soirée en boîte. Un ami me suit dans sa voiture. Je suis seul dans la mienne. La discothèque est à une dizaine de kilomètres de la ville. Une fois sur place, nous nous retrouvons sur un parking bondé. C'est un soir de grande affluence. Une centaine de jeunes attendent pour entrer dans la boîte et pénètrent au compte-gouttes sous l'œil des videurs.
La galère. Nous ne voulons pas faire la queue. Nous ferons la fête un autre jour, peut-être dès le lendemain. Il est un peu plus de vingt-trois heures. La soirée va s'arrêter là : chacun rentre chez soi. Je suis donc sobre et en pleine forme. J'ai toute ma tête pour conduire une voiture. Sur le retour, j'emprunte cette route qui me ramène chez moi et que je connais par cœur. Ses lignes droites, ses longues courbes que l'on optimise en serrant à droite ou à gauche, je les ai prises déjà des dizaines de fois. La limite à quatre-vingt-dix kilomètres-heure ? Je l'ai dépassée comme tout le monde des dizaines de fois. On est plutôt à cent ou cent dix. Les radars n'existent pas. Nous sommes encore à cette époque où un automobiliste français risque tout au plus un ou deux contrôles dans sa vie de conducteur. Cette époque où la route laisse chaque année en France dix mille cadavres sur l'asphalte, et des centaines de milliers de blessés, certains pour la vie...
La nuit est déjà noire et une pluie froide d'automne mouille la route. Un automobiliste devant moi me ralentit. « Il fait chier celui-là ! » Mon pote, lui, est déjà loin devant et, alors que nous n'avons même pas prévu de poursuivre la soirée ensemble, ça m'énerve. Bêtement, ce sentiment de compétition me titille. Être le premier, rouler plus vite que l'autre, ne pas se laisser distancer, se sentir supérieur aux autres. Clignotant, un coup d'œil devant. Je double celui qui roule trop lentement à mon goût, c'est-à-dire à une vitesse raisonnable compte tenu de la petite pluie qui commence à sérieusement recouvrir la route. Mais une fois à sa hauteur, j'aperçois deux phares en face de moi. Un véhicule arrive, trop vite pour que je finisse mon dépassement. Je suis zen, je m'apprête à freiner pour interrompre ma manœuvre et revenir sagement derrière le véhicule que je voulais doubler. Une manœuvre qu'on connaît par cœur, qu'on a tous faite des centaines de fois. Tranquille.
Mais là, c'est l'aquaplaning. Une sensation d'impuissance et de panique m'envahit. Ma voiture m'échappe totalement, accélère sous l'effet de la glissade. Je ne peux rien faire, rien contrôler. Et avant même de pouvoir tenter un coup de volant, je sais, je vois que je vais rentrer dans la voiture d'en face, qu'elle va inexorablement percuter la mienne. Il est déjà trop tard. Je ne sais plus si je freine, braque, rétrograde... Mon dernier réflexe est de me baisser et de me mettre en boule sous mon volant, la peur au ventre. Le choc me paraît à la fois dingue et d'une rapidité fulgurante. Ça ne dure qu'une seconde. Tout est immobile désormais.
J'arrive à défaire ma ceinture et à ouvrir ma porte à coups de pied. Sous la pluie s'échappe de la fumée, les phares des deux voitures éclairent une scène surréaliste à laquelle on n'a pas envie de croire. Ce qui est bien réel en revanche, c'est que je n'ai rien. Même pas une égratignure. Et cela me rend fou d'optimisme. Ouf ! Ce n'est que de la tôle froissée, encore une fois. Mais j'entends aussi des cris. Je vois des gens qui sortent de la voiture d'en face.
La voiture d'en face... Un fatras de ferraille. L'avant est complètement enfoncé, disloqué Bizarrement, ma voiture est beaucoup moins endommagée. Je commence à me rendre compte qu'un drame se déroule et que j'en suis l'auteur, mais je n'arrive pas à réaliser la situation. J'erre sur le bas-côté comme un fantôme. Je vois des dizaines de gens qui désormais entourent le lieu de l'accident. Les voitures s'arrêtent le long de la départementale. Des attroupements se forment. J'ai l'impression d'être seul contre tous les autres. J'ai besoin d'aide. Que quelqu'un me parle, que quelqu'un que je connais soit près de moi. Mon pote qui roulait devant moi au retour n'a rien vu et doit déjà être arrivé chez lui à l'heure qu'il est. Les téléphones portables n'existent pas. Il y a une ferme à côté de la route. J'y vais sans réfléchir et, comme un zombie, demande à utiliser le téléphone. Les gens sont comme impressionnés. C'est un sentiment bizarre. Tous me regardent avec une espèce de compassion qui me fait peur.
Mon père est à la maison. Je bredouille que j'ai eu un accident, que je vais bien, mais que je suis perdu, seul, qu'il faut qu'il vienne. Je lui explique où je me trouve et il me dit qu'il arrive. Je retourne vers le lieu de l'accident. Il y a des cris, peut-être des pleurs. Je ne sais plus. Sortis de la voiture d'en face, il y a des visages que je connais, qui m'apostrophent. « Mais qu'est-ce que tu as fait ? Comment tu as fait ? » Je suis tremblant et azimuté. Je bredouille des excuses, je ne sais pas encore qu'elles sont dérisoires.