1
Le train est bloqué devant Victoria Station depuis je ne sais combien de temps. J’en profite pour lire mon acquisition toute fraîche, le nouveau numéro de Hot Slebs, que j’arrive à entrouvrir sous l’aisselle d’un voyageur dégingandé tout de tweed vêtu. (Non mais, franchement, du tweed, en juin !)
Oui, je lis Hot Slebs à l’âge relativement avancé de trente-trois ans. Mais pas de jugement hâtif, s’il vous plaît ! Sachez que, quand on travaille dans le monde des RP de célébrités, le mercredi matin, on est sur les dents. C’est le jour de Hot Slebs, et mieux vaut avoir ses clients dedans. Dans les bonnes pages, bien sûr. C’est important. Et pas avec une grosse flèche jaune attirant l’attention sur leur cellulite, des poils rebelles ou une mystérieuse tonsure. Ni dans les rubriques « Le look qui tue » ou « La revue du pire ». Non, ce qu’on veut, ce sont des photos prétendument « volées » lors de la visite privée d’un service de pédiatrie, c’est une jeune première sortant discrètement de la chambre d’hôtel d’une rock star au petit matin, ou des clichés parfaits sur un tapis rouge. Donc, lorsque j’ouvre Hot Slebs, c’est en croisant les doigts pour ne pas avoir de mauvaise surprise. C’est pour le boulot, OK ? (N’empêche, vous avez vu la tête de Jodie Marsh, ces temps-ci ?)
Soudain, je me rends compte que M. Tweed a l’air de croire que mon magazine me sert de prétexte pour me coller un peu plus contre lui. J’ai droit à un sourire d’encouragement et à un clin d’oeil à moitié caché par la mèche rousse et grasse qui lui barre le visage. Pour lui signifier mon indignation sans croiser son regard, je me faufile dans un petit espace à ma droite, ce qui me vaut un coup d’oeil venimeux de la grosse dame calée contre la fenêtre. Impossible d’ouvrir mon magazine, désormais. En revanche, en louchant, j’arrive à déchiffrer mon horoscope dans le sien. Balance : vous vous rapprocherez d’un grand inconnu. Traduction : Balance : vous vous retrouverez plaquée, dans le métro, contre un échalas pervers en costume de tweed. La femme donne une petite saccade à son journal en me gratifiant d’un « Tss, tss… » réprobateur devant cette infraction caractérisée à la règle quarante-deux du Code de l’usager des transports en commun : « Tu ne liras point ce qui ne t’appartient pas. »
Bon. Il faut que je sois plus discrète. En me tordant le cou, j’arrive à apercevoir le gros roman dans lequel est plongée une blonde qui écoute du death metal à plein volume. Vu le bellâtre en couverture, ce doit être un roman à l’eau de rose – un contraste quelque peu incongru avec la bande-son, je trouve. Je n’essaie même pas de lire par-dessus son épaule. L’amour, ce n’est pas mon fort, ces derniers temps. Même en fiction.
Vous avez remarqué, vous aussi ? Franchement, l’héroïne romantique moderne est plutôt gourde, non ? Pas un livre qui ne commence par un incident destiné à nous montrer qu’elle est d’une étourderie adorable. Et bien sûr tous les hommes qu’elle rencontre tombent sous le charme. Oups ! J’ai laissé échapper mon sac bourré à craquer. Et devinez qui m’aide à ramasser les quatre cents bâtons de rouge à lèvres et la paire de chaussures qui se répandent sur le trottoir ? Un apollon qui tombe raide amoureux de moi. Fin. Oh, non ! J’ai dû me déshabiller devant un beau médecin et j’avais ma culotte « jeudi », alors qu’on était vendredi ! Je ne savais plus où me mettre. Par la suite, on s’est mariés. Ha,ha…Mon irrésistible patron que j’espérais impressionner avec mes compétences professionnelles a l’air bien plus intéressé par mon décolleté. Si seulement je pouvais empêcher les boutons de mon chemisier de sauter sans arrêt, aussi, peut-être qu’il ne craquerait pas pour moi.
Ça vous est déjà arrivé, à vous, ce genre de chose ? Parce que moi, quand je laisse tomber mon sac à main, si un homme se précipite, c’est pour me piquer mon portefeuille, pas pour me demander ma main. Il faut dire que j’habite à Peckham. Et j’ai beau porter de la lingerie coordonnée tous les jours, ça n’a jamais poussé mon médecin à me déclarer sa flamme. Bon, vu qu’il a une cinquantaine d’années et doit mesurer un mètre trentesept à tout casser, ce n’est peut-être pas une mauvaise chose, au fond. Et précisons tout de suite que mes deux patrons sont des patronnes, et que, si je décidais d’essayer les femmes, ce serait avec plus de goût. Surtout s’agissant de Jemima.
Je me demande vraiment comment on gagne sa vie, quand on est une adorable étourdie. Ce qui intéresse mes employeurs, c’est que j’aie pensé à réserver une voiture aux vitres teintées pour la séance photo d’Alice Mannering à 11 heures. Pas de savoir que j’étais craquante au moment où je l’ai fait. Dites-moi, comment se débrouillent-elles, ces héroïnes de comédies romantiques, dans un monde où il y a des factures à payer, des supérieurs à calmer et des rendez-vous à ne pas oublier ? Leur linge se met-il tout seul dans la machine pendant qu’elles minaudent ailleurs ? Leur chat (elles ont toujours un chat : elles sont célibataires, voyons) se sert-il tout seul à manger ? Paie-t-il la facture du vétérinaire ? Ne pas se laisser déborder par le quotidien, c’est souvent déjà un travail à plein temps. Alors, oui, je me demande comment se débrouillent ces femmes-enfants ridicules en dehors des pages d’un livre.
Enfin, le train se remet en marche pour s’arrêter presque aussitôt le long du quai. Nous sortons en masse. Comme j’ai bien choisi ma place dans la voiture, je suis parmi les premiers au portillon. Une héroïne de roman complètement dans la lune aurait-elle aussi bien calculé son coup ? Certainement pas. Elle se serait fait coincer dans la cohue. En franchissant les portes, très efficace, je jette un coup d’oeil par-dessus mon épaule à la blonde qui lisait un roman d’amour. Bien entendu, elle est au beau milieu de la foule des voyageurs. La grosse dame au journal la bouscule au passage, et la blonde en laisse tomber son sac à main. Tout le contenu se renverse sur le quai. Quatre cents bâtons de rouge à lèvres et une paire de chaussures ? Eh oui !M. Tweed vole à son secours et reçoit son plus joli sourire. La conversation s’engage. Ces deux cinglés sont faits l’un pour l’autre.
2
J’arrive toujours au bureau à 8 heures et demie. Officiellement Carter Morgan RP n’ouvre pas avant 9 heures, mais j’aime bien avoir le temps de m’organiser. Allumer l’ordinateur, écouter les messages, ouvrir le courrier, répondre aux invitations, lister les choses à faire dans la journée – tout cela avant l’arrivée de Camilla Carter. Les autres assistantes font généralement leur apparition bien après 9 heures en se massant les tempes et en se plaignant joyeusement de l’heure à laquelle elles se sont couchées et de leur gueule de bois. Puis elles filent discrètement, deux par deux, chez Prêt À Manger chercher des sandwichs au thon, des chips et du coca pour lester leur estomac malmené. Quoi qu’il en soit, ce moment de calme me permet de me préparer à affronter le chaos qui va suivre. Le silence qui règne dans le bureau est apaisant. Aucun téléphone ne sonne, personne ne crie à travers les cloisons. J’ai besoin de ces instants pour me mettre en route comme d’autres ont besoin d’un double espresso ou de trois tasses de thé. Pour tout vous dire, je pourrais certainement arriver bien plus tard et avoir tout de même une demi-heure d’avance sur Camilla – en ce moment, la ponctualité n’est pas son fort. Je ne m’attends donc vraiment pas à trouver quelqu’un dans son bureau, la tête baissée, en train de fouiller dans les tiroirs.
Je regarde de plus près. Une jupe aussi courte… des jambes aussi longues… ce ne peut pas être ma patronne. Cela ne m’empêche pas de m’écrier, le plus fort et le plus nettement possible : « Camilla ? »
J’entends un grand bang quand l’intruse se cogne la tête sous la table. Super. Bien fait pour toi, Jemima Morgan.
« Lizzy ! » s’exclame-t-elle comme si elle était très surprise – mais ravie – de me voir. Comme si ce n’était pas la seconde fois de la semaine que je surprenais l’associée et soi-disant amie de ma chef en train de fouiller dans son bureau sans raison apparente.
Elle se redresse et lisse son casque de cheveux noirs et brillants. La coupe est si nette, le brushing si parfait que je pense chaque fois à un personnage de Lego – ce qui n’est probablement pas l’effet recherché. J’imagine qu’elle est séduisante, à sa façon un peu raide et nerveuse. Un jour, l’un de nos clients a dit d’elle qu’elle était « stupéfiante – comme un coup de pied dans les couilles ». C’est sans doute la meilleure description que j’aie jamais entendue de son look quelque peu agressif. « Je peux vous aider, Jemima ? je lui demande. Camilla n’arrivera pas avant 9 h 30. Elle a un petitdéjeuner au Wolseley. »
Entre nous, c’est un pur bobard. Ces temps-ci, les « petits-déjeuners » de Camilla se font avec ses trois enfants et sa nounou. Mais autant inventer tout de suite une excuse pour son inévitable retard.
« Je sais où sont tous ses dossiers, si vous cherchez quelque chose d’important », j’ajoute.
Jemima me fait un sourire tout en dents, aussi chaleureux que celui d’un crocodile.
« Oh, ce n’est rien, vraiment. Il me semblait que Cam gardait toujours une lime à ongles à portée de main, non ? »
Je jette un coup d’oeil à sa manucure impeccable.
« Alors là, je n’en sais rien. Désolée. Mais je peux faire un saut chez Boots pour vous en acheter une, si vous voulez.
— Oh, non ! Je ne vous demanderais jamais une chose pareille ! J’enverrai Mel quand elle arrivera – Dieu seul sait à quelle heure, vous savez comment elle est. » Jemima lève les yeux au ciel et pose une main de conspiratrice sur mon bras. « Si seulement elle pouvait prendre exemple sur vous, Lizzy. Vous êtes si bien organisée… Franchement, cette pauvre Cam ne s’en sortirait pas sans vous, en ce moment, vous ne croyez pas ?
— Je suis sûre qu’elle y arriverait très bien », je marmonne évasivement, car je soupçonne que c’est moins un compliment à mon adresse qu’une tentative pour m’entraîner dans une petite séance de « Camilla Carter perd complètement les pédales depuis quelque temps », le sujet favori de Jemima.
« En tout cas, tout le monde rêverait d’une assistante aussi dévouée que vous, Lizzy. J’espère seulement qu’elle n’oublie pas de vous faire savoir combien vous êtes précieuse. Vous la soutenez contre vents et marées, n’est-ce pas ? Même quand les choses sont… Enfin, quand les choses sont… comme en ce moment. » Elle jette un regard affligé autour d’elle. Mais je sais que je n’ai rien à craindre. Le courrier de Camilla est soigneusement classé dans des chemises en plastique, son planning est ouvert à la page de cette semaine et synchronisé avec son agenda électronique (pour qu’elle sache au moins où elle devrait être), il y a des fleurs fraîches sur son bureau, et les magazines sur la console montrent ses clients en couverture. Tout est calme, propre, serein. En apparence.
« Tout va bien, Jemima, je vous assure. » Je prends des papiers sur mon bureau et fais semblant de les trier dans l’espoir qu’elle arrête d’essayer de me faire dire du mal de ma boss.
« En tout cas, si jamais vous avez besoin de parler de… enfin, de vos difficultés avec cette pauvre Cam, vous savez où me trouver. Tout à fait entre nous. Pour vous soulager. En toute confidentialité, bien entendu. Camilla n’en saura jamais rien. »
Elle me serre une dernière fois le bras pour ponctuer sa phrase et sort en chancelant sur ses talons de douze centimètres. Comme si j’allais lui confier quoi que ce soit. Mettre ma tête dans la gueule d’un lion serait moins dangereux.
Elle s’arrête sur le seuil et se penche en arrière un instant.
« Dites à Camilla que la réunion de planning aura lieu dans mon bureau, aujourd’hui, me dit-elle.
— Je n’y manquerai pas.
— Au fait, ajoute-t-elle avec désinvolture au moment de partir, c’est épouvantable ce qui arrive à Randy Jones, n’est-ce pas ? J’ai vu ça dans Hot Slebs. Le pauvre. »
Oh, mon Dieu, mon Dieu, MON DIEU ! Comment ont-ils découvert le pot aux roses ? J’aurais dû parcourir le magazine en entier dans le train. Je le savais. Je sors Hot Slebs de mon sac et je me mets à le feuilleter frénétiquement. Et voilà. En page dix. Même pas besoin d’une grosse flèche jaune, ni d’un jeu de mots dans le titre. Cette mauvaise photo prise avec un téléphone portable se suffit à elle-même, dans sa honteuse vérité. Le top client de Camilla est vautré sur le sol d’une chambre meublée de Holloway, une seringue vide accrochée à son bras gauche et un très jeune mannequin sans connaissance étendu en travers de ses genoux.