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Deanna Duras ouvrit un œil pour consulter la pendule alors que les premiers rayons du soleil se glissaient furtivement sous les volets. Il était sept heures moins le quart. Si elle se levait dès maintenant, elle aurait encore presque une heure tout à elle, peut-être plus. De paisibles moments durant lesquels Pilar ne pourrait l’assaillir ni la tourmenter ; s ans coups de fil de Marc-Edouard, depuis Bruxelles, Londres ou Rome. Des moments où elle pourrait respirer, réfléchir et être seule. Doucement, elle se faufila hors des draps en jetant un coup d’œil sur Marc-Edouard, encore endormi à l’autre bout du lit. Tout à l’autre bout. Depuis des années déjà, trois ou quatre personnes auraient pu dormir dans leur lit, tant Marc et elle se tenaient éloignés l’un de l’autre. Non qu’ils ne se rejoignissent plus au milieu, désormais… Cela leur arrivait encore… quelquefois. Quand il était en ville, quand il n’était pas fatigué ou ne rentrait pas trop tard, si tard. Cela leur arrivait encore, de temps à autre.
En silence, elle sortit de la penderie la longue robe de chambre de soie ivoire. Sa chevelure brune retombait en douceur sur ses épaules et elle semblait jeune et fragile dans la lumière du petit matin. Elle se pencha un instant, à la recherche de ses mules. Disparues. Pilar devait encore les avoir prises. Rien n’était sacré, pas même les mules, et surtout pas celles de Deanna. Se souriant à elle-même, pieds nus et silencieuse, elle traversa à pas feutrés la pièce recouverte d’un épais tapis et jeta un dernier regard sur Marc, toujours endormi là-bas, si paisible. Danss son sommeil, il avait encore l’air terriblement jeune, presque l’homme qu’elle avait rencontré dix-neuf ans plus tôt. Elle le contemplait, debout sur le seuil, avec le désir de le voir remuer, s’éveiller, lui tendre les bras en souriant dans un demi-sommeil et murmurer les mots français d’il y avait si longtemps : « Reviens, ma chérie. Reviens au lit, Diane. La belle Diane. »
Cela faisait des siècles qu’elle n’était plus Diane à ses yeux. Elle n’était plus aujourd’hui que Deanna, pour lui comme pour le reste du monde : « Deanna, pourras-tu venir dîner mardi ? Deanna, sais-tu que la porte du garage n’est pas bien fermée ? Deanna, la veste de cachemire que je viens d’acheter à Londres a été sérieusement malmenée chez le teinturier. Deanna, je pars ce soir pour Lisbonne (ou Paris, ou Rome). » Elle se demandait parfois s’il se rappelait le temps où elle était « Diane », les jours où on se levait tard, les rires, le café dans la mansarde ou sur le toit, et les bains de soleil, durant les mois qui précédèrent leur mariage. Des mois de rêves fous, des heures précieuses… Les week-ends où ils s’étaient enfuis à Acapulco, et les quatre jours passés à Madrid, lorsqu’ils avaient prétendu qu’elle était sa secrétaire. Sa pensée revenait souvent avec mélancolie vers ces temps lointains. Les premières heures du matin avaient le don de lui faire revivre le passé.
« Diane, mon amour, tu reviens au lit ? » Ses yeux brillèrent au souvenir de ces mots. Elle avait alors dix-huit ans et était toujours impatiente de le retrouver. Elle était timide, certes, mais tellement amoureuse de lui ! Chaque heure, chaque instant était rempli de sensations. Ses tableaux le montraient : ils rayonnaient de l’éclat de son amour. Elle se souvenait de son regard tandis qu’il l’observait, assis dans l’atelier, une liasse de documents sur les genoux, prenant des notes, fronçant les sourcils de temps à autre dans sa lecture, puis souriant de son irrésistible sourire lorsqu’il relevait les yeux.
— Alors, madame Picasso, prête à passer à table ?
— Dans une minute. J’ai presque terminé.
— Puis-je regarder ?
Et il faisait mine de jeter un coup d’œil indiscret de l’autre côté du chevalet, attendant qu’elle se lève d’un bond en protestant, comme elle le faisait toujours, jusqu’à ce qu’elle aperçoive la lueur taquine dans ses yeux.
— Ça suffit ! Tu sais très bien que tu ne peux pas le voir avant que j’aie terminé.
— Et pourquoi ? Es-tu en train de peindre un nu scandaleux ?
Un rire illuminait ses yeux d’un bleu étincelant.
— Peut-être bien, monsieur. Cela vous contrarierait- il beaucoup ?
— Certainement. Tu es bien trop jeune pour peindre des choses un peu lestes…
Elle ouvrait grands ses immenses yeux verts, trompée parfois par le sérieux apparent de ses paroles. Il avait pris la place de son père de diverses manières. Marc était devenu la voix de l’autorité, la force sur laquelle elle se reposait. Elle s’était sentie accablée lorsque son père était mort et l’apparition soudaine de Marc-Edouard avait été une bénédiction. Après le décès, elle avait vécu successivement chez différents oncles et tantes, mais aucun n’avait accueilli sa présence avec enthousiasme. A l’âge de dix-huit ans, après avoir erré une année parmi les parents de sa mère, elle avait décidé de s’installer seule, travaillant dans une boutique de mode dans la journée, et suivant le soir des cours à l’Ecole des beaux-arts. Ce furent les leçons de peinture qui lui permirent de ne pas se laisser aller. Elle ne vivait que pour cela. Elle avait dix-sept ans lorsque son père avait disparu. Mort sur le coup, écrasé dans l’avion qu’il aimait tant piloter. Jamais aucun projet n’avait été fait concernant son avenir ; son père était convaincu d’être non seulement invincible, mais aussi immortel. Deanna avait douze ans quand elle avait perdu sa mère, et, durant des années, rien n’avait existé pour elle que Papa. Sa famille maternelle à San Francisco avait été oubliée, mise à l’écart, et globalement ignorée par l’homme prodigue et égoïste qu’ils tenaient pour responsable de la mort de sa femme. Deanna ne savait à peu près rien de ce qui s’était passé, sinon que « maman était morte ». Maman est morte… Toute sa vie, les mots prononcés par son père en cette lugubre matinée retentiraient à ses oreilles. Maman qui s’était retranchée du monde, cachée dans sa chambre, noyée dans l’alcool en promettant toujours : « Dans une minute, ma chérie », lorsque Deanna frappait à la porte. Les « dans une minute, ma chérie » avaient duré dix ans pour l’enfant qu’elle était, qui devait jouer seule, dans sa chambre ou dans les couloirs, tandis que son père s’en allait piloter son avion ou partait brusquement en voyage d’affaires avec ses amis. Longtemps, il lui avait été difficile de discerner s’il disparaissait parce que sa mère buvait, ou si elle buvait parce qu’il était toujours parti. Quelle qu’en fût la raison, Deanna restait seule. Jusqu’au jour où sa mère était morte. On avait alors beaucoup discuté de « ce que l’on allait bien pouvoir faire maintenant ». « Bon Dieu, mais je n’y connais rien en gosses, moi, et encore moins en petites filles ! » Il avait voulu l’envoyer en pension, un « endroit merveilleux, où il y aurait des chevaux, et de jolis paysages, et où tu te ferais plein de nouveaux amis ». Mais elle avait eu tellement peur qu’il était finalement revenu sur sa décision. Elle ne voulait pas aller dans un endroit merveilleux, elle désirait être auprès de lui. L’endroit merveilleux, c’était lui, lui, le père magicien à l’avion, l’homme qui lui rapportait de magnifiques cadeaux de contrées très lointaines, le papa dont elle s’était vantée pendant des années et qu’elle n’avait jamais compris. Il était tout ce qu’elle possédait désormais, tout ce qui lui restait, maintenant que s’en était allée la femme derrière la porte de la chambre.
Aussi la garda-t-il. Il l’emmenait avec lui quand il le pouvait, la laissait avec des amis quand il ne le pouvait pas. Il lui apprit à goûter les meilleures choses de la vie : L’Imperial Hotel à Tokyo, le George V à Paris et à New York le Stork Club, où elle se juchait sur un tabouret du bar ; il lui était non seulement arrivé de boire un « Shirley Temple », mais de rencontrer l’actrice du même nom, en chair et en os. Papa avait mené une vie fabuleuse. Et Deanna aussi, pendant un temps, observant tout, absorbant tout, les femmes aux manières langoureuses, les personnages intéressants, les soirées dansantes au El Morocco, les week-ends à Beverly Hills. Il avait été un acteur très connu autrefois, il y avait très longtemps, un coureur automobile également, un pilote durant la guerre, un joueur, un séducteur, un homme aimant passionnément la vie, les femmes, et tous les avions possibles. Il voulait que Deanna sache voler elle aussi, il voulait qu’elle connaisse la sensation de surplomber le monde à trois mille mètres d’altitude, de voguer au milieu des nuages et de s’abreuver de songes. Mais elle aussi avait ses rêves, qui ne ressemblaient en rien aux siens. Une vie paisible, une maison où ils seraient restés en permanence, une belle-mère qui ne se serait pas cachée derrière des « dans une minute », de l’autre côté d’une porte obstinément close. A quatorze ans, elle en avait assez du El Morocco, et à quinze, elle était lasse de danser avec les amis de son père. A seize ans, parvenue au terme de ses études secondaires, son souhait le plus ardent était de s’inscrire dans un collège privé de la côte est. Papa affirma avec insistance que ce serait mortellement ennuyeux. Aussi, au lieu de cela, se mit-elle à peindre dans des carnets ou sur des toiles qu’elle emportait partout. Elle dessinait sur les nappes en papier dans le Midi de la France, et au dos des lettres des amis de son père, puisqu’elle même n’en avait pas : elle utilisait tout ce qui lui tombait sous la main. Le directeur d’une galerie de Venise lui avait dit qu’elle était douée et que, si elle restait dans les parages, il exposerait peut-être son travail. Il ne le fit pas, bien sûr : ils quittèrent Venise au bout d’un mois, et Florence au bout de deux, Rome au bout de six, et Paris au bout d’un mois encore, et ils revinrent finalement aux Etats-Unis, où Papa lui promit une maison, une vraie cette fois, et peut-être même une belle-mère bien réelle pardessus le marché. Il avait rencontré à Rome une actrice américaine – « quelqu’un que tu adoreras », avait-il assuré tandis qu’il bouclait sa valise pour aller passer le week-end dans le ranch de la jeune femme, quelque part du côté de Los Angeles.
Cette fois il ne demanda pas à Deanna de l’accompagner. Cette fois il voulait être seul. Il laissa sa fille à l’hôtel Fairmont à San Francisco, munie de quatre cents dollars et de la promesse qu’il serait de retour dans trois jours. Au lieu de cela, trois heures plus tard, il était mort, et Deanna était seule. Pour toujours. Et de retour à son point de départ, menacée de quelque « merveilleuse école ».
Mais la menace fut de courte durée, en l’occurrence. Il ne restait plus d’argent. Ni pour une merveilleuse école, ni pour rien. Une montagne de dettes impayées était en attente. Elle appela les parents de sa mère, oubliés depuis si longtemps. Ils arrivèrent à son hôtel et l’emmenèrent vivre avec eux. « Seulement pour quelques mois, Deanna. Tu comprends, nous ne pouvons vraiment pas. Il faudra que tu trouves un emploi, et un endroit à toi, une fois que tu seras remise. » Un emploi. Quel emploi ? Que savait-elle faire ? Peindre. Dessiner. Rêver. A quoi cela l’avançait-il, maintenant, de connaître pratiquement chaque œuvre des Offices et du Louvre, d’avoir passé des mois au Jeu de Paume, d’avoir regardé son père courir avec les taureaux à Pampelune, d’avoir dansé au El Morocco et séjourné au Ritz ? Qui s’en souciait ? Personne. Trois mois plus tard, on la faisait emménager chez une cousine, puis chez une autre tante. « Pour quelque temps, comprends-tu… » Elle comprenait tout, maintenant, la solitude, la douleur, la gravité de ce qu’avait fait son père. Sa vie n’avait été qu’un jeu. Il s’était beaucoup amusé. Elle comprenait enfin ce qui était arrivé à sa mère, et pourquoi. Pendant un temps, elle en vint à haïr l’homme qu’elle avait adoré. Il l’avait laissée seule, terrifiée, et sans amour.
La Providence s’était manifestée sous la forme d’une lettre venue de France. Un petit procès, une affaire sans grande importance, était jusque-là en instance auprès des tribunaux français, et son père avait gagné. Il s’agissait de six ou sept mille dollars. Voudrait-elle avoir l’obligeance de demander à son avoué de prendre contact avec la société française ? Quel avoué ? Elle en choisit un sur une liste que lui avait procurée une de ses tantes. L’avoué la renvoya à un cabinet international de juristes. Elle s’était rendue en leurs bureaux un lundi matin à neuf heures, vêtue d’une petite robe noire qu’elle avait achetée en France avec son père. Une robe de chez Dior, un petit sac de croco noir rapporté du Brésil, et des perles qui étaient tout ce que lui avait laissé sa mère. Elle se moquait bien de Dior, de Paris et de Rio, comme du reste, d’ailleurs. Les six ou sept mille dollars représentaient à ses yeux une fortune princière. Elle voulait abandonner son travail pour suivre les cours des Beaux-Arts nuit et jour. Dans quelques années, elle se serait fait un nom. Mais dans l’intervalle, les six mille dollars lui permettraient de vivre une année. Peut-être.
C’était tout ce qu’elle désirait lorsqu’elle pénétra dans l’immense bureau aux murs lambrissés de bois et rencontra Marc-Edouard Duras pour la première fois.