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Mme la Présidente
On nous a avertis dès l'entrée. Il ne faut pas la regarder dans les yeux, ne pas tenter de l'approcher et encore moins lui manquer de politesse. Cette personne dont j'ignorais l'existence il y a encore quelques jours est la plus importante et la plus respectée du pays. J'avais du mal à croire que cela pouvait être une femme. Encore moins qu'elle souhaitait me rencontrer.
Nous franchissons les jardins avant de passer le porche en marbre. Nous arrivons dans une somptueuse pièce où les murs sculptés sont incrustés de motifs symétriques. Mes sandales neuves glissent sur le sol en marbre blanc. Je remonte ma dupatta&supl; afin qu'elle ne se prenne pas dans mes pieds. L'allée que nous empruntons est espacée de pylônes aussi larges que des pattes d'éléphant. Les motifs dorés des mosaïques scintillent sous le reflet combiné du soleil et des lampes allumées. Je fixe des yeux la porte d'en face pour éviter d'être éblouie par ce torrent de lumière. Je n'ai jamais vu une demeure aussi belle. Deux gardes armés restent immobiles devant notre passage. Sans cependant cesser de nous suivre du regard.
Nous empruntons un patio où plusieurs membres de la sécurité en chemisette et pantalon gris foncé nous accueillent. Un des gardes du corps parle en hindi dans un talkie-walkie. Je ne comprends qu'une partie de l'échange. Les femmes sont appelées dans la pièce adjacente. Le personnel de sécurité féminin en tenue gris foncé nous fouille une par une. Elles nous demandent si nous avons des objets électroniques, des stylos ou tout autre accessoire en notre possession. Je réponds poliment par la négative. La palpation corporelle est gênante et je jette un oeil sur mes amies en souriant, pour dédramatiser cette épreuve. Nous franchissons un portail et nous nous retrouvons à nouveau dans le patio. Les hommes subissent le même traitement. Les appareils photo, les téléphones portables sont confisqués. Mon père fait l'objet d'une fouille plus rigoureuse que les autres. Je m'approche mais les gardiens me demandent de rester à l'écart. Ils ont trouvé des bidis² dans les poches de mon père. Et bien que celui-ci affirme ne pas avoir d'allumettes, les gardes recherchent tout ce qui pourrait faire du feu. En vain. L'homme reprend son talkie-walkie pour parler à son collègue. Je comprends vaguement que nous pouvons poursuivre.
Le sol est revêtu d'une moquette épaisse et fleurie. Il n'y a plus aucun risque que je glisse. Bien au contraire, mes sandales accrochent et je dois maintenant faire attention à ne pas les perdre. Je regarde les lustres au plafond et je me dis intérieurement qu'ils doivent peser aussi lourd qu'une vache. La table au centre est dressée d'une nappe blanche étincelante qui touche quasiment le sol. Des rubans bleu clair encerclent le dossier des chaises. Un homme est debout derrière chacun des plats recouverts d'une cloche. On nous dit qu'après avoir rencontré la Présidente, nous pourrons manger à notre guise. En traversant la pièce, je remarque que les plats végétariens sont séparés des mets avec de la viande : les deux buffets sont éloignés de plusieurs mètres. Nous traversons une énième pièce, puis une autre. Je me demande combien de personnes habitent dans cette demeure.
D'autres gardes sont postés devant une porte en bois foncé brillant. Les hommes ont une tenue différente, rouge et blanche, et ils n'ont pas d'armes, contrairement à ceux qui nous accompagnent depuis le début et qui nous ont fouillés minutieusement. Il y a plusieurs doubles portes. À droite, à gauche et devant nous. Chacune d'entre elles est gardée par des hommes portant un uniforme encore différent. Il y a un large siège, un micro et plusieurs rangées de chaises. Les gardes parlent aux parents ainsi qu'au personnel du National Child Labour Project (NCLP) qui nous encadre à Purulia.
— Il y a un protocole et vous devez le respecter à la lettre, nous informe notre tuteur. Il ne faut pas lui parler avant qu'elle ne s'adresse à vous, ni trop vous approcher, ni la regarder dans les yeux. Il ne faut pas non plus lui toucher les pieds comme vous avez l'habitude de le faire avec vos parents ou vos professeurs. Contentez-vous d'un simple et respectueux « namasté³ ». N'oubliez pas non plus que vous devez attendre qu'elle s'installe et qu'elle vous dise de vous asseoir. Faites attention à ne jamais l'interrompre et n'oubliez pas de la saluer après chacune de vos interventions.
Je regarde mes amies Afsana et Sunita. Elles ont l'air tendues. Mon père est à l'étroit dans sa veste et ne semble pas très l'aise non plus. Il y a beaucoup de monde dans la pièce. D'autres personnes que je ne connais pas et dont la plupart sont en costume cravate. Des journalistes, dont certains ont fait le voyage avec nous depuis Purulia. Prosenjit, notre tuteur, s'approche et nous rappelle que nous devons être irréprochables devant la Présidente. Il a l'air nerveux et surexcité à la fois.
La porte s'ouvre et je vois enfin à quoi ressemble la personne dont on me parle sans arrêt depuis plusieurs jours. Elle a un joli visage, des petites lunettes et sans doute un des plus beaux saris que j'ai vus jusqu'à présent. Elle est suivie de très près par quatre hommes armés chargés de sa protection. Elle s'approche, je joins les mains et incline la tête. La Présidente pose sa main sur mon épaule.
— Comment tu t'appelles ?
— Rekha, Rekha Kalindi, madame...
— Je suis très fière de toi et très fière de faire ta connaissance, dit-elle en prenant ma main entre les siennes.
— Merci beaucoup, madame, dis-je, à la fois émue et nerveuse.
Je ne pense même pas à lui dire que je suis honorée et fière de la rencontrer dans ce palais.
— Tu es un exemple pour toute une génération et pour des millions de jeunes filles...
La Présidente s'adresse à moi sans ce fameux protocole dont on m'a rebattu les oreilles depuis le début. Elle me caresse les mains tout en me regardant dans les yeux. Je la remercie de nous accueillir dans cette maison. Elle me sourit.
Devant Sunita et Afsana, elle se contente de joindre les mains pour les saluer. Leur discussion est brève. Elle les remercie d'avoir parcouru tous ces kilomètres pour être aujourd'hui à New Delhi. La Présidente salue également mon père, les mères de mes amies ainsi que le reste du personnel du NCLP. Une fois qu'elle s'est installée, nous nous asseyons aussi.
La Présidente nous dit qu'elle a lu notre histoire dans la presse locale. Elle n'en croyait pas ses yeux : « Des jeunes filles ont réussi là où la politique gouvernementale a échoué durant trente ans. » Elle a demandé au personnel local de faire une enquête sur nous. Depuis qu'elle a reçu les conclusions et la confirmation de nos expériences, elle a hâte de nous rencontrer. Je la crois sincère quand elle nous qualifie d'héroïnes.
— Nous pouvons faire toutes les lois et toutes les modifications dans notre société que nous souhaitons. Mais ces initiatives auxquelles nous croyons profondément ne servent à rien s'il n'y a pas des personnes comme vous. Nos propositions sont dirigées vers des personnalités telles que les vôtres et c'est vous, mes filles, qui faites le travail le plus difficile. Votre courage vous guide vers les bonnes décisions et je suis fière de voir que les générations indiennes futures sont audacieuses et ambitieuses. Ce que vous avez fait est exceptionnel. J'espère et je suis sûre que vous serez une source d'inspiration pour d'autres jeunes filles. Afin que notre pays sorte de ce fléau qu'est l'union de deux enfants au détriment de leur éducation, de leur avenir et de leur bonheur. J'ai demandé à voir une seule fille, mais en recevoir trois me rend encore plus heureuse et fière de représenter notre grand pays.
La Présidente cède la parole à notre tuteur, Prosenjit, qui nous demande de nous lever. Afsana, Sunita et moi remercions la Présidente de nous faire un honneur aussi grand. Prosenjit présente mon cas brièvement. Puis celui d'Afsana et de Sunita. S'ensuivent d'autres discours par les hommes en costume cravate. Chacun expliquant à quel point son rôle a été crucial dans nos vies et nos choix. Y compris certains que je ne connais absolument pas. Je regarde la Présidente. Elle me sourit. Je n'avais jamais pensé qu'une femme puisse arriver à ce degré de responsabilité ni déclencher autant de déférence de la part des hommes. Dans mon village du Bengale, une fille reste inférieure à un garçon. Une femme est sous les ordres de son mari. La Présidente dit que je l'inspire, elle se trompe : c'est elle qui nous inspire.
Je rougis en repensant à ma réaction d'il y a quelques jours lorsque j'ai appris qu'elle souhaitait me rencontrer. Prosenjit a appelé le directeur de mon école, Arjun, qui lui-même a téléphoné à Arvind, l'épicier de Bararola, le « point télécommunication » de mon village. Je me souviens qu'il parlait vite, le souffle court comme s'il avait oublié qu'il fallait respirer.
— Rekha, j'ai une très grande nouvelle ! La Présidente veut te rencontrer !
— Qui ?
— La Présidente en personne ! Elle veut te voir et sans doute te féliciter ! Tu vas aller à New Delhi !
— Je ne sais pas de qui tu parles... Ça ne m'intéresse pas, de toute façon.
— Ne parle pas comme ça, Rekha ! Même si tu ne sais pas qui c'est, tu lui dois le respect. C'est une des personnes les plus importantes d'Inde.
— Laisse-moi réfléchir, alors. Ce n'est pas comme s'il fallait se décider tout de suite. J'ai le temps d'y songer plus longuement.
— Je vais à Purulia récupérer la lettre et je te la montrerai demain à l'école. C'est incroyable, une occasion comme celle-là 1 Tu peux l'annoncer à tes parents, je suis sûr qu'ils vont être très heureux !
— D'accord, à demain.
Et j'ai raccroché.
Comment ai-je pu être aussi cruche ? Personne ne dit non à la présidente de son pays ! Maintenant que je suis en face d'elle, je regrette de lui avoir manqué de respect.
Arjun m'a montré la lettre. Le logo était le même que celui que l'on voit au bureau de poste et devant les bureaux du NCLP. Plus tard, j'ai su qu'il représentait les armoiries de toute l'Inde.
Le lendemain, les journalistes n'ont cessé d'appeler. Des élus locaux souhaitaient me rencontrer avant que je ne parte pour New Delhi. Certains sont même venus à la maison pour me saluer personnellement. Les membres du NCLP n'ont parlé que de cette prochaine visite chez la Présidente. J'ai compris qu'il s'agissait d'un événement d'envergure incroyable. Et que malgré les obstacles, les remontrances et les insultes du passé, j'avais pris la bonne décision.
La Présidente s'est levée avant de quitter la pièce, toujours encerclée par les quatre hommes armés. Les fonctionnaires me félicitent un par un. Les journalistes me posent les mêmes questions que d'habitude. Il est temps d'aller déjeuner.
1.Longue pièce de tissue en forma de foulard qui accompagne la tenue traditionnelle en Asie du Sud. La dupatta est synonyme de modestie.
2. Petites cigarettes roulées à la main dans une feuille d'eucalyptus.
3. « Bonjour » en hindi.