AVERTISSEMENT,
POSOLOGIE,
ET PRÉCAUTIONS D'EMPLOI
Ça commence gris et désespérant.
Surtout ne pars pas, c'est exprès !
Ça va s'éclairer très vite. Mais je préfère prévenir. Dans ces périodes pressées du tout jetable, tu serais capable de me zapper au bout de quelques pages. Ne t'inquiète pas, le terne n'est posé au début que pour mettre en valeur le lumineux d'après, et ce sera Joyeux comme son titre l'indique. Il n'y a pas menterie d'étiquette, supercherie de logo. Tu sais, comme Air France qui ne décolle plus au moment des départs en vacances. Ça, c'est du vol ! Ou Europe Écologie-Les Verts qui recycle surtout les politiques errants en mal de circonscriptions. Ou encore, la prison de la Santé qui porte si mal son nom.
Non, promis, ce sera gai et anxiolytique.
Il y aura des farces, des saillies, des outrances, des sottises, des fanfaronnades de soudard et des souvenirs de liesse. Mais aussi des tendresses, des élans d'amour, de la compassion partagée et des sourires de secours. Avec, en fond sonore, l'harmonie dissonante du kiosque à musique des provinces anciennes. Et perché sur l'estrade, un grand gosse capricieux, futile et entêté, convaincu que la légèreté est la plus aiguisée des sauvegardes.
Bon, d'accord, il est certain que ce type d'ouvrage n'a aucune chance de m'ouvrir les portes d'un quelconque panthéon littéraire. Mais il y a longtemps que j'ai appris à me contenter du superflu. C'est d'ailleurs l'essence du propos. Même si elle est la clé de voûte de l'espoir, la Joie n'a rien de tout à fait respectable. Les comiques non césarisés et la tombe de Molière en attestent.
Mais la lucidité, qui a toujours été ma qualité première, limite mon ambition au raisonnable. Je suis un écriveur plus qu'un écrivain. Et ça suffit à mon plaisir. Les émotions sont mes médailles. Ce qui brille aux yeux m'importe bien plus que ce qui luit au cou. Aux ambitieux le pouvoir et les coffres, aux saltimbanques les ripailles et les confettis. Chacun son Graal ! La Toison d'or a été découpée sur un animal qui depuis se pèle de froid. Moi, je n'écris que pour les tondus, histoire de les réchauffer un peu. Que pèsent les honneurs vaniteux au regard des sourires dessinés aux visages des gens de la rue ? Et nos orgueils ont-ils réellement plus de faste qu'une convivialité de secours ?
Alors, suis-moi. J'ai préparé des mots pour tes maux. Ce livre est une ordonnance. Mon secret espoir serait qu'il finisse sur les étagères des pharmacies. Remboursé, en plus ? N'exagérons pas.
Mais on peut rêver.
On doit rêver.
Et puis, je te confierai le secret de « Freude ».
Non , je n’ai pas fait de faute.
Pas Freud… « Freude ».
14 NOVEMBRE 2011 (0 h 30)
On en était où, déjà ?
Ah oui, c'était le 14 novembre 2011. Cinquante-huit ans, et le flot habituel des messages d'anniversaire. Tu parles d'une fête ! Cinquante-huit bougies arthrosées, chancelantes, ridées et glabres. Triste cire. Le temps qui passe, me dépasse, me trépasse avant l'heure. À chaque passage devant le miroir, il y a la photo ratée d'un corps sapin de Noël, la peau en branches obliques vers le bas, les boules fanées, et des guirlandes de chairs lâches. Et puis les cent douleurs chroniques d'une carapace écorchée, suturée et rafistolée tant bien que mal aux analgésiques courants. Plus, depuis quelques semaines, un acouphène obsédant qui vient vriller tous mes silences.
Le corps en jachère, donc.
Et l'âme bien pire. Toute fissurée de chagrins, de deuils, de blessures, d'oublis, de défaites et de trahisons. Une carte routière froissée, zébrée de chemins vicinaux qui ne menaient nulle part. D'ornière en ornière, il a fallu se désembourber, et repartir en cahotant. Tout ça, et le « Mamanque » en plus. Néologisme morose en souvenir de celle que je n'appelle plus en arrivant. On peut y ajouter une activité professionnelle hésitante, le train-train à la limite du déraillement. Un monde audiovisuel de plus en plus malsain, livré pieds, poings et lèvres liés aux élites politico-journalistiques méprisantes et serviles. Et cette envie récurrente de quitter le cirque parce que les clowns n'ont rien à faire dans la cage aux lions.
Morosité de saisons cumulées :
L'automne de l'année et l'automne de ma vie.
Avec les amis feuilles qui tombent ou flétrissent. Les mois qui viennent de passer m'ont encore arraché des indispensables. Il a fallu accompagner leur boîte en bois jusqu'au dernier trou du golf. Avec chaque fois la question : et si c'était moi le prochain « Birdie » ? Quand l'âme sort du corps et s'envole en oiseau. Mes amis migrateurs s'éparpillent en nuées. Et parmi ceux qui restent, je passe de plus en plus de temps à accompagner ceux qui luttent. Ma meilleure amie, tiens, qui se débat dans une chimiothérapie qui répare autant qu'elle détruit. Elle aurait dû arrêter de fumer. Pour l'instant moi, ça va. Mais j'aurais dû arrêter de commencer.
Et la crise sur le gâteau !
Le monde autour qui s'endette, dérape, virevolte de scandales en menaces d'apocalypse. Ça, c'est pour la couche large. L'air ambiant. Cette terreur assénée à chaque JT d'infos par l'« acupuncteur » de service. Docteur Frousse. Mille flèches empoisonnées pour te rappeler que le crime rôde, que la mort est partout, que la souffrance submerge le monde de cyclones en épidémies. « Y en a un peu plus, j'vous mets tout ? »
Et au plus près, le regard de plus en plus las de ceux que je croise. Résignés, fatalistes, l'échine en dos d'âne. S'indigner ? La belle affaire. Qu'est-ce que ça changera au fait que les fins de mois commencent de plus en plus vers le douze ? Et le blabla que déversent en flots ininterrompus les candidats potentiels au sacre de mai. Les guéguerres de castes à mille lieues d'un quotidien névrosé où l'avenir fait frissonner de peur. Triple A. Angoisse, Anesthésie, Arc-en-fiel. En haut, ils disent : « Une réalité stressante alimentée par le pessimisme des médias. » En bas : « Une vie de merde qu'on essuie avec du papier journal. » Dans les deux cas, c'est la même Une : « Il se peut que certaines eaux minérales soient cancérigènes. »
— On boit plus, alors ?
— Non, on a juste écrit « il se peut ».
— Ah, bon ! On a eu la trouille.
— C'était le but. La peur fait vendre.
Vendre. Acheter. Vendre. Acheter. L'école publique qu'il va falloir bientôt rebaptiser école de commerce.
Et la tendresse, bordel !
La presque soixantaine tristouille, donc. Et à titre personnel, puisqu'on en revient toujours à soi, le constat lucide d'un pitre ambulant qui n'a fait de sa vie qu'une succession de fausses pistes. Un vrai film d'Indiens.
Fausse piste sentimentale : « Quatre mariages et un enterrement. » Et la culbute facile de centaines d'entre-cuisses qui m'ont fait déverseur à perpétuité. Jouisseur de fond. Presque par routine. À la limite du pitoyable. Non que je les méprise, mes princesses, mes « Cendrillon », mes « Blanche-Neige », mes « Belles au bois de Boulogne » de quatre heures du matin, mais bon ! Il me reste une guirlande de clins d'oeil, de flashes, d'éclairs, mais rien qui illumine vraiment. De toute façon, c'était il y a longtemps, et je n'ai plus le temps d'avoir du temps.
Fausse piste professionnelle : « Itinéraire d'un enfant gâteux. » Un presque vieillard gaulois accroché à des farces de môme. Pitre, donc. Beauf, blaireau, rigolo éculé comme ils disent. Extra-averti qui en vaut deux. Je le savais dès le départ quand j'ai choisi le futile et le gai qu'au bas de la lettre il n'y aurait jamais écrit : « Considérations distinguées. » Juste une aimable sympathie au mieux, et un dégoût compassé au pire. Et pourtant toi tu sais comme dedans, il y a du profond, du sérieux, du respectable donc. Mais encore une fois, c'est trop tard. L'image est incrustée, définitive et sans appel, et je mourrai sans la moindre chance qu'un codicille vienne modifier le texte de l'oraison funèbre qui demeurera ad mortem eternam : « Il nous a quand même bien fait marrer, ce clown ! » Tout est dit.
Voilà le bilan.
La photo anniversaire de ce 14 novembre.
Enfin, seulement le négatif de la photo. Celui qu'on garde au fond d'un tiroir pour un nouveau tirage. Au cas où. Tu ne crois quand même pas que c'est ce négatif-là que j'ai agrafé au mur ? Non. Elle est magnifique, la photo au-dessus du lit de ma Lily d'amour. Tout en couleurs. Éclatante de feux d'artifice, de bonheur, de Joie. Avec un J majuscule comme Je ris, Je chante, J'aime, J'explose, Je respire, Je vis, Je vis, Je vis...
Bien sûr, j'ai cinquante-huit ans. Mais je n'ai « que » cinquante-huit ans. Et ce corps, certes un peu flétri, a tout de même de beaux restes. Tout marche. En tout cas, l'essentiel. Les douleurs ? Des accompagnatrices obligatoires. Comme dit le sage : « Après cinquante ans, si tu te réveilles et que tu n'as mal nulle part, c'est que tu es mort ! » Et je vis. Toujours aussi vite, toujours aussi fort. Des spectacles, des émissions, des chansons, des enthousiasmes permanents.
Côté sentiment, j'ai fait le plein, je peux rouler tranquille jusqu'à la prochaine aire de repos. Des milliers de preuves d'amour des anonymes qui me soutiennent depuis si longtemps. Nana, mon épouse, est une femme exceptionnelle et j'ai des enfants de rêve. Et puis je gagne bien ma vie, avec la satisfaction majeure de la dépenser en cadeaux à ceux que j'aime. Avec, en prime, la conscience tranquille. Tu sais, celle qui fait que l'on s'endort bien parce qu'on n'est pas arrivé à ça à n'importe quel prix.
Et voilà la réalité du beauf, du blaireau sympathique qui fait tourner des serviettes.
Bon anniversaire, Patrick !
Bon d'accord, il reste l'acouphène. Tous ceux qui l'ont eu te diront comme c'est infernal. Parce qu'il n'y a pas de solution. Tu sais quoi ? J'ai décidé que c'était « mon pote le grillon ». Une petite bête avec un balai qui fait « cri cri » dans ma tête pour nettoyer les idées noires. Et tiens, je te prends le pari qu'à la fin de l'écriture de ce bouquin il sera parti balayer ailleurs. C'est mon défi de Joyeux du jour.
Parce que les Joyeux guérissent toujours.