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J’étais en sixième lorsque je réfléchis sérieusement pour la première fois à mes trente ans. Ma meilleure amie Darcy et moi étions tombées sur un calendrier perpétuel au dos de l’annuaire qui permettait de déterminer le jour auquel tombait n’importe quelle date à venir. Nous commençâmes par notre treizième anniversaire – je suis née en mai, elle en septembre. Pour moi, c’était un mardi, un jour d’école. Elle eut droit à un samedi. Une victoire minime, mais typique : Darcy était toujours la plus chanceuse. Sa peau bronzait plus vite, ses cheveux se lissaient plus facilement, et elle n’avait pas besoin d’appareil dentaire. Elle me surpassait en moonwalk et exécutait à la perfection roues et sauts de mains (moi, j’étais incapable du moindre saut de mains). Elle avait une plus belle collection d’autocollants et davantage de pin’s Michael Jackson que moi. Sa mère lui offrait des pull-overs turquoise, rouges et pêche (la mienne se refusait à m’en acheter – selon elle, ils étaient trop voyants et trop chers). Et elle possédait aussi un jean Guess à cinquante dollars avec des fermetures Éclair aux chevilles (même veto maternel de mon côté). Darcy avait les oreilles doublement percées et, en prime, un frère – même si ce n’était qu’un garçon, c’était toujours mieux qu’être fille unique comme moi.
Je me consolais en me disant que j’aurais treize ans la première. J’étais de quelques mois son aînée et là, au moins, elle ne pourrait jamais me rattraper. C’est alors que j’eus l’idée de chercher le jour de mon trentième anniversaire, une date si éloignée que j’avais l’impression de me projeter en pleine science-fiction. Il tombait un dimanche – ce qui signifiait que le samedi soir, mon merveilleux mari et moi ferions garder nos deux (si possible trois) enfants par une baby-sitter de confiance, irions dîner dans un restaurant français raffiné et prolongerions la soirée après minuit afin de fêter mon anniversaire à la date adéquate. Je viendrais de gagner une grosse affaire, en prouvant par exemple devant la cour l’innocence de mon client. Et mon mari porterait un toast en mon honneur – « à Rachel, ma sublime épouse, la mère de mes charmants enfants et la plus brillante avocate de tout l’Indiana ». Je faisais part de mes espoirs à Darcy lorsque nous constatâmes que son trentième anniversaire tombait un mercredi. En pleine semaine, pas de chance pour elle. Je la vis pincer les lèvres.
— Tu sais, Rachel, on se fiche pas mal de savoir quel jour on aura trente ans, fit-elle remarquer sèchement en haussant une épaule lisse et bronzée. D’ici là, on sera vieilles. À cet âge-là, les anniversaires n’ont plus beaucoup d’importance.
Je songeai à mes parents – qui avaient la trentaine – et à leur manque flagrant d’enthousiasme pour leurs propres anniversaires. Mon père venait justement d’offrir un grille-pain à ma mère pour son anniversaire, l’autre étant tombé en panne la semaine précédente. Le nouveau permettait de griller quatre tranches de pain au lieu de deux. N’empêche, pas terrible comme cadeau. Mais maman paraissait se réjouir de son nouvel appareil électroménager. À aucun moment je n’avais décelé chez elle la déception que je ressentais lorsque mes cadeaux de Noël ne remplissaient pas tout à fait mes attentes. Darcy semblait donc avoir raison. Des trucs excitants comme les anniversaires auraient sûrement perdu de leur attrait quand nous aurions trente ans.
La deuxième fois où la question de mes trente ans me préoccupa sérieusement, ce fut en terminale, lorsque Darcy et moi commençâmes à regarder ensemble La Trentaine et quelque. Ce n’était pas notre série favorite – nous préférions les sitcoms de notre âge –, mais la curiosité nous poussait toujours à la suivre. Ce qui m’agaçait franchement dans La Trentaine et quelque, c’étaient les lamentations perpétuelles des personnages et les problèmes déprimants qu’ils semblaient attirer eux-mêmes sur leur tête. « Grandissez un peu, me souviens-je avoir pensé, et encaissez les coups. Au lieu de disserter à longueur de temps sur le sens de la vie, faites donc des listes de courses, voilà qui vous sera plus utile. » C’était l’époque où je me plaignais que l’adolescence traîne en longueur et où je redoutais que cela ne s’arrange pas avec la décennie suivante.
Puis je passai le cap des vingt ans. Les premières années semblèrent en effet s’éterniser. Quand j’entendais des amies à peine plus âgées que moi se lamenter sur leur jeunesse qui finissait, j’en éprouvais une supériorité inébranlable. Je me sentais encore à l’abri, bien loin de la zone à risque. J’avais toute la vie devant moi. J’en fus en tout cas persuadée jusqu’à vingt-sept ans, âge auquel je commençai à m’étonner de la brutale accélération du temps. À vingt-neuf ans, une sourde angoisse m’envahit, et je me rendis compte qu’en bien des points, je pourrais tout aussi bien en avoir trente. Mais pas tout à fait quand même. Mathématiquement, je n’avais pas encore franchi la frontière.
J’ai conscience que trente n’est qu’un nombre ; que l’âge, c’est dans la tête. Je sais aussi qu’à l’aune d’une existence entière, trente ans, c’est encore jeune. Mais pas si jeune que cela non plus. À trente ans, finies les années de fécondité maximale. On réalise que certaines choses ne reviendront jamais. Il est trop tard pour commencer à s’entraîner pour les jeux Olympiques, par exemple. Même dans le scénario optimiste – celui où l’on meurt à un âge avancé –, on a déjà un tiers du parcours derrière soi avant la ligne d’arrivée fatidique. Voilà pourquoi je ne peux m’empêcher de me sentir mal à l’aise, assise sur cette banquette en skaï marron trop rembourrée d’un bar branché de l’Upper West Side, où Darcy, toujours ma meilleure amie, a organisé cette fête surprise pour mon anniversaire.
À l’image du Nouvel An, cette soirée est à la fois une fin et un commencement. Or, je n’aime ni les fins ni les commencements. Je préfère de loin barboter entre les deux. Le pire avec cette fin (de ma jeunesse) et ce commencement (de l’âge mûr), c’est que je me rends soudain compte que je ne sais pas où va ma vie. Mes désirs sont simples : un travail qui me plaît et un homme que j’aime. Et à la veille de mes trente ans, force m’est de constater que je n’ai ni l’un ni l’autre.
Pour commencer, je suis avocate dans un grand cabinet new-yorkais. En d’autres termes, je mène une triste vie. La réputation du barreau est très largement surfaite – rien à voir avec L.A. Law, la série qui a fait grimper en flèche les inscriptions en fac de droit au début des années quatre-vingt-dix. Je passe la majeure partie de mon temps de travail à effectuer des tâches rébarbatives pour un supérieur mesquin, vulgaire et colérique. J’en éprouve pour mon métier une haine qui me ronge peu à peu. Je me répète donc à loisir le mantra du jeune associé : « Je déteste mon boulot, et à la première occasion, je démissionne. » Juste le temps de rembourser mes prêts. De toucher la prime de fin d’année. De trouver un autre moyen de payer mon loyer. Ou quelqu’un qui le paiera à ma place.
Ce qui m’amène au point numéro deux : je suis seule dans une ville de plusieurs millions d’habitants. J’ai une foule d’amis – comme le prouve la nombreuse assistance ce soir. Des amis pour faire du roller. Des amis pour passer les week-ends d’été au bord de la mer dans les Hamptons. Des amis pour aller boire un verre, ou deux ou trois, le jeudi soir après le travail. Et j’ai Darcy, ma meilleure amie d’enfance, qui remplit tous ces rôles à la fois. Mais chacun sait que les amis ne suffisent pas, même si je l’affirme souvent pour sauver la face devant mes copines mariées ou fiancées. Je n’avais pas prévu d’être encore célibataire à la trentaine, pas même à trente ans tout rond. Dans mon idée, j’aurais dû avoir un mari – je m’imaginais convoler vers les vingt-cinq ans. Mais j’ai appris qu’on ne peut pas forcer le destin. Et me voilà donc à l’aube d’une nouvelle décennie, consciente que ma solitude n’est pas de bon augure pour les années qui s’annoncent.
Ma situation me semble encore plus sombre comparée à celle de mon amie de toujours qui, elle, a un poste prestigieux dans les relations publiques et est fiancée de fraîche date. Eh oui, Darcy est toujours la plus chanceuse de nous deux. En cet instant même, je l’écoute raconter une anecdote de son cru au groupe d’amis parmi lequel je me trouve, ainsi que son fiancé, Dexter. Dex et Darcy forment un couple superbe. Tous deux sont minces et élancés, avec des cheveux bruns et des yeux verts assortis. La beauté new-yorkaise incarnée, le genre de couple élégant que vous rencontrez au septième étage de Bloomingdale, en train de choisir un service Wedgwood complet et des verres en cristal de Baccarat. Leur suffisance vous agace, mais vous ne pouvez vous empêcher de les observer avec envie, tout en cherchant un cadeau pas trop coûteux pour le énième mariage auquel vous êtes conviée sans cavalier. Vous tendez le cou pour apercevoir la bague de fiançailles de la fille et le regrettez aussitôt, car elle surprend votre regard et vous toise d’un œil dédaigneux. Quelle idée, aussi, d’aller à Bloomingdale en baskets. Pas étonnant qu’elle soit seule si elle se fagote aussi mal, pense-t-elle sans doute. Résultat : vous vous hâtez de payer votre vase Waterford et filez comme si vous aviez le diable à vos trousses.
— Donc, les filles, si vous demandez une épilation du maillot à la brésilienne, précisez surtout de laisser une mince piste d’atterrissage, sinon vous risquez de vous retrouver aussi imberbe qu’une gamine de dix ans !
Tous ceux qui nous entourent éclatent de rire, sauf Dex, qui secoue la tête comme pour dire « quel numéro, ma fiancée ».
— Je reviens tout de suite, dit soudain Darcy. Tequila frappée pour tout le monde !
Tandis qu’elle s’éloigne en direction du bar, je repense à tous ces anniversaires que nous avons fêtés ensemble, toutes ces étapes que nous avons franchies l’une après l’autre, moi la première. J’ai décroché mon permis de conduire avant elle, j’ai eu le droit de boire de l’alcool avant elle. Être l’aînée, même de quelques mois, c’était agréable. Mais aujourd’hui, ça ne l’est plus vraiment. Darcy a droit à un été supplémentaire avant le changement de dizaine – l’avantage d’être née en automne. Non que cela ait de l’importance à ses yeux. Quand on est fiancée ou mariée, passer le cap des trente ans n’a plus le même sens.
Accoudée au bar, Darcy flirte avec le barman d’une vingtaine d’années qu’elle « se ferait » volontiers, m’a-t-elle avoué, si elle était encore célibataire. Comme si Darcy pouvait être célibataire ! « Je ne plaque pas, je troque », m’a-t-elle dit un jour au lycée. Depuis, elle est restée fidèle à sa parole : c’est toujours elle qui rompt. Tout au long de l’adolescence jusqu’à aujourd’hui, elle a toujours eu un copain attitré – sans parler des autres soupirants qui lui tournent autour, pleins d’espoir.
Il me vient à l’esprit que je pourrais draguer le barman. Après tout, je suis, moi, célibataire et sans attaches – je n’ai même pas eu de rendez-vous galant depuis bientôt deux mois. Mais cela ne semble pas la chose à faire pour son trentième anniversaire. Les aventures d’une nuit, c’est bon pour les jeunettes qui ont la vingtaine. Non que je parle d’expérience. J’ai suivi un parcours des plus sages, sans jamais m’écarter du droit chemin. Une vraie sainte nitouche. Que des A en terminale, puis cursus exemplaire en fac de droit, mention très bien au diplôme, admission à l’examen du barreau et entrée immédiate dans un grand cabinet. Pas d’année sabbatique passée à sillonner l’Europe, sac au dos, pas l’ombre d’une histoire farfelue, d’une aventure tourmentée ou torride. J’avais l’impression – complètement erronée, j’en ai conscience aujourd’hui – que cela retarderait mes projets de mariage, lequel devait m’amener à fonder une famille heureuse dans une jolie maison avec jardin, double garage et grille-pain quatre tranches.
Arrête de broyer du noir, me dis-je. Tu auras tout le temps d’y réfléchir demain. Ce soir, tu t’amuses. C’est le genre de décision que ne peut s’imposer qu’une personne disciplinée comme moi – le genre qui, élève, s’appliquait à faire ses devoirs dès le vendredi après-midi juste après l’école et qui, aujourd’hui, se nettoie consciencieusement les dents au fil dentaire tous les soirs et ne part jamais au travail sans avoir méticuleusement tiré les draps de son lit.
Darcy revient avec les tequilas. Comme Dex refuse la sienne, elle insiste pour que j’en prenne deux. Avant que j’aie eu le temps de dire ouf, tout devient flou et cotonneux autour de moi – de pompette, me voilà franchement éméchée, et je commence à perdre toute notion du temps et tout ordre précis des événements. Apparemment, Darcy a atteint ce stade avant moi : en ce moment même, elle danse sur le comptoir dans sa petite robe rouge à dos nu et ses talons hauts.
— Elle est quand même gonflée de te voler la vedette à ta propre fête, me souffle Hillary, ma meilleure amie au cabinet.
— C’était couru d’avance, réponds-je en pouffant de rire.
Avec un glapissement aigu, Darcy claque des mains au-dessus de sa tête et me fait signe de la rejoindre avec une expression des plus aguichantes.
— Rachel ! Allez, Rachel ! Viens !
Bien sûr, elle sait que je ne vais pas obtempérer. Jamais de ma vie je n’ai dansé sur le comptoir d’un bar. D’ailleurs, pour l’heure, tout ce que je pourrais faire, c’est en tomber. Je secoue la tête avec un sourire poli. Nous attendons tous la suite du spectacle. Darcy se met à onduler des hanches en rythme avec la musique, puis se penche lentement en avant, avant de redresser le buste d’un seul coup, en projetant ses cheveux dans tous les sens. Ce mouvement agile me rappelle son imitation parfaite de Tawny Kitaen dans Here I go again, lorsqu’elle faisait le grand écart sur le capot de la BMW de son père, pour le plus grand plaisir des garçons du quartier. Je jette un coup d’œil à Dex. Il semble osciller entre amusement et agacement. Dire que cet homme possède une patience d’ange est un euphémisme. De la patience, il faut en avoir avec Darcy. J’en sais quelque chose.