:: Extrait de l'oeuvre
1
— T'es noire !
Bizarrement, je n'ai pas hurlé en découvrant deux intrus chez moi. J'ai eu un sursaut, mon cœur a cessé de battre une fraction de seconde et je les ai dévisagés avec effarement, les yeux écarquillés par le choc, mais je n'ai pas crié.
Nous étions samedi matin, tôt. Je venais de prendre ma douche et je regagnais ma chambre pour m'habiller quand je m'étais trouvée nez à nez avec deux inconnus. Ils devaient être âgés de six ans et mesuraient à peu près un mètre de haut. La fille (c'était elle qui avait parlé) avait des yeux émeraude, aussi sombres et brillants que des feuilles d'eucalyptus, et des cheveux noirs mi-longs – une moitié rassemblée en l'air à l'aide d'un chouchou rouge, l'autre moitié flottant librement sur son épaule. À côté d'elle se tenait son double parfait, version masculine : même taille, même âge, mêmes yeux, même visage. Seule la coupe de cheveux, courte, différait.
Tous deux étaient habillés comme l'as de pique. La petite fille avait enfilé une jupe rose sur des collants bleus à rayures blanches, un T-shirt blanc à manches longues, une veste orange et des chaussures rouges, ornées d'une grosse fleur jaune sur le dessus. Le garçon portait un pantalon bleu, des chaussettes vertes en accordéon, un T-shirt blanc criblé de traces de feutre et de doigts crasseux, et un blouson bleu électrique dont le col, à moitié rentré, formait une bosse dans le dos.
Leurs vêtements étaient froissés, comme s'ils avaient dormi dedans.
Leurs frimousses étaient pâles, leurs traits tirés... On aurait dit deux pauvres oisillons, qui, malmenés par le vent mauvais auraient trouvé refuge dans la chaleur douillette de mon appartement. Sauf que ces oisillons-là n'avaient pas échoué ici hasard : à coup sûr, il s'agissait des enfants de mon propriétaire, Kyle Gadsborough. Je venais tout juste d'emménager et il voyageait à l'étranger avec toute sa petite famille au moment de mon arrivée, de sorte que je ne les avais pas encore rencontrés. Apparemment, ils étaient de retour...
Les deux gamins m'examinaient de la tête aux pieds : la charlotte en plastique transparent qui recouvrait mes cheveux noirs, mon visage fraîchement nettoyé et hydraté, mon cou et mes épaules encore humides de la douche, la serviette de bain blanche dans laquelle je m'étais drapée (et que je maintenais fermée sur ma poitrine d'une main de fer), mes jambes nues éclaboussées de quelques gouttelettes, mes grosses babouches blanches en éponge...
— T'es noire, répéta la fillette d'une voix ferme.
Elle avait la franchise des enfants et l'assurance d'un adulte. Elle serrait contre elle un lapin en peluche bleu, à grandes oreilles molles.
— Il paraît, oui, acquiesçai-je.
— Je suis Summer, précisa-t-elle, confirmant qu'elle était bien la fille de mon propriétaire.
Elle montra du pouce le petit garçon.
— Et lui c'est Jaxon. On est jumeaux.
Elle m'examina de nouveau, depuis ma charlotte jusqu'à mes pantoufles, puis planta son regard dans le mien. Je me noyai au fond de ses yeux émeraude, hypnotisée. Mon attention lui était tout acquise, aussi longtemps qu'elle le désirerait. Sa frimousse, encadrée par cette drôle de coiffure asymétrique, était confiante et innocente, mais en même temps réfléchie et mesurée. Un million de pensées – petites et grandes – voyaient le jour derrière ce visage.
Elle esquissa un léger mouvement du menton, rompant notre contact visuel.
— Tu es très jolie, commenta-t-elle.
— Oh, euh... merci, dis-je.
Jaxon se pencha vers sa sœur, mit sa main en cornet devant sa bouche et lui chuchota quelque chose à l'oreille. La fillette hocha la tête. Son frère se redressa.
— Mais tu n'es pas aussi jolie que ma maman, précisa-t-elle.
Devinant que cette mise au point venait de lui, je lançai un bref regard au petit garçon. Il me fixa droit dans les yeux, me mettant au défi de le contredire. Il ne parlait peut-être pas beaucoup, mais il savait très bien se faire comprendre.
— Oh, sûrement, acquiesçai-je.
— Summer ! Jaxon !
Une voix masculine retentit en bas de l'escalier, près de la porte d'entrée, et mon cœur sursauta de nouveau.
— Qu'est-ce que vous fabriquez là-haut ? reprit la voix tandis qu'un pas rageur faisait vibrer les marches.
Avant même que j'aie pu élaborer un plan de fuite ou me barricader dans la salle de bains, mon propriétaire, Kyle Gadsborough, apparut en haut de l'escalier.
L'homme, de haute stature – un mètre quatre-vingt-dix au bas mot, mince, solidement charpenté –, remplit d'un seul coup d'un seul tout l'espace. Il était un peu plus âgé que moi – je lui donnais trente-six ou trente-sept ans. Il portait un jean bleu marine et un T-shirt blanc froissé sous une veste kaki. Ses cheveux noirs étaient coupés très court, presque ras, ses joues ombrées de barbe, ses traits pâles et tirés, ses yeux cernés.
Il s'immobilisa en haut de l'escalier et secoua la tête avec un soupir exaspéré.
— Je vous l'ai déjà dit : elle n'est pas là. Elle est probablement sortie faire ses courses ou je ne sais quoi.
Comme ses enfants ne répondaient pas, tout occupés qu'ils étaient à m'examiner, moi et ma petite serviette éponge, il jeta un regard machinal dans ma direction, m'adressa un signe de tête poli et détourna les yeux. Puis il se figea, et je compris très clairement qu'il m'avait aperçue. Il pivota vers moi, l'air à la fois surpris et embarrassé.
— Oh, vous êtes là ! Je suis vraiment confus. Nous... Sa voix s'éteignit. Il venait de se rendre compte qu'il était en présence d'une femme quasiment nue. Une femme qui n'était pas sa femme. Son visage vira au rouge écrevisse.
— Oh, euh, oh, bafouilla-t-il. Je... oh...
Il recula, oubliant l'escalier, rata la première marche et perdit l'équilibre. Pendant un très court instant, peut-être une ou deux secondes, M. Gadsborough parut comme suspendu dans les airs, puis la loi de la gravité fit son œuvre et son corps bascula en arrière. Je retins un cri, persuadée qu'il allait disparaître dans le vide, mais sa main réussit in extremis à agripper la rampe. Il redescendit plusieurs marches à reculons afin de se stabiliser, et détourna ensuite la tête pour être sûr de ne pas me voir, même par inadvertance.
— Les enfants, on rentre à la maison, aboya-t-il, face au mur. Maintenant. Tout de suite !
Son message délivré, il tourna les talons et dévala l'escalier comme s'il avait le diable à ses trousses.
Summer, qui avait suivi avec intérêt le numéro d'équilibriste de son père, pivota vers moi.
— Il faut qu'on y aille, déclara-t-elle — le ton de sa voix laissant entendre : mais on reviendra.
— D'accord, acquiesçai-je, ma réponse s'adressant indistinctement aux deux communiqués — l'officiel et l'autre.
Summer s'engagea dans l'escalier. Jaxon la suivit, mais, au moment de poser le pied sur la deuxième marche, il me refit face et me transperça du regard. Je vois clair en toi, me criait-il silencieusement. Tu ne m'abuses pas une seconde.
Je réprimai un mouvement de recul.
Comment un gamin de six ans pouvait-il me fixer ainsi ? On aurait dit qu'il lisait en moi comme dans un livre ouvert.
Je cillai. Allait-il me parler ? Mais non. Sa mission était accomplie, il m'avait avertie. Il tourna les talons et dégringola l'escalier pour rejoindre sa sœur et son père.
D'accord, décidai-je en entendant la porte d'entrée se refermer derrière le petit garçon. Il faut que je fiche le camp d'ici, le plus vite possible !
2
Je bloquai la poignée de la porte de ma chambre avec une chaise. Pas de risque inutile. Avant de me séparer de ma serviette de toilette et de m'habiller, je voulais prendre les mesures nécessaires pour qu'aucun membre de la famille Gadsborough ne débarque à l'improviste.
Une fois assurée que la chaise était bien calée, je laissai tomber ma serviette, j'attrapai ma bouteille de lait hydratant sur la table de nuit, et je me frictionnai de la tête aux pieds à une vitesse record - trente secondes, top chrono. J'attrapai ensuite mon soutien-gorge noir sur le lit, ma petite culotte, mon T-shirt blanc à manches longues et sautai dans mon jean. Deux minutes à peine me suffirent pour m'habiller de pied en cap, mais je n'avais pas quitté la porte du regard une seule seconde - juste au cas où.
La semaine précédente encore, j'étais en Australie.
J'avais toujours un peu de mal à conjuguer cette phrase au passé. Je devais constamment me rappeler que ce ciel gris, ces arbres dénudés et ce froid mordant signifiaient mon retour en Grande-Bretagne. Chez moi. Oui, pas plus tard que la semaine précédente, j'habitais un petit appartement à Sydney, près du centre-ville, et j'étais chargée de communication dans une grande entreprise de médias.
Cinq jours plus tôt, j'avais débarqué à l'aéroport d'Heathrow, courbatue, épuisée par un vol de vingt-quatre heures, légèrement frénétique à cause d'une overdose de sucre (je m'étais empiffrée de guimauves pour vaincre le stress du voyage). Une fois passé le bureau de l'immigration et de la douane, je m'étais frayé un chemin vers la sortie, ignorant les scènes de retrouvailles, tout autour de moi. Personne ne m'attendait, parce que très peu de gens étaient au courant de mon retour. Mes parents vivaient au Ghana, ma sœur en Italie, mon frère aîné en Espagne et mon frère cadet au Canada. Ma famille était éparpillée aux quatre coins de la planète et je n'avais pas voulu imposer à un ami la corvée de venir me chercher.
J'avais rassemblé toutes mes affaires dans un sac à dos et deux valises. Mes papiers et mes livres voyageraient séparément, dans un carton posté la veille de mon départ. En sortant de l'aéroport, j'étais montée dans un taxi et j'avais indiqué au chauffeur une adresse à Brockingham — une petite commune du Kent, à une trentaine de kilomètres de Londres.
Les propriétaires de mon appartement étaient absents. Kyle Gadsborough s'en était excusé au téléphone : il devait se rendre à New York avec sa famille et ne pourrait donc m'accueillir à mon arrivée. Il était convenu que je récupérerais les clés chez une voisine.
J'avais eu un léger recul quand elle m'avait ouvert sa porte. Ses cheveux formaient une sorte de meringue marron sur son crâne, ses sourcils semblaient avoir été arrachés et sa bouche ressemblait à une vieille ruine sur le point de s'écrouler.
Elle avait exigé de voir mon passeport ainsi qu'une copie de mon bail. Puis elle m'avait réclamé une seconde preuve d'identité, et je lui avais montré ma carte de crédit britannique. Comme elle ne pouvait pas continuer ce petit jeu éternellement, elle m'avait demandé de l'attendre : elle allait mettre des chaussures et venir avec moi. Cette fois, c'en était trop. J'avais passé vingt-quatre heures dans un avion, dépensé une petite fortune en taxi : ma patience avait des limites. J'avais tendu la main pour qu'elle me remette les clés, ce qu'elle s'était résignée à faire, avec une mauvaise grâce évidente.
L'accès à mon appartement se trouvait à droite de la maison, derrière un portail, m'avait expliqué au téléphone M. Gadsborough. Le portail franchi, j'avais traîné mes bagages jusqu'à une grande cour, entièrement recouverte de gazon et bordée de larges dalles en ardoise grise. Mon logement était là, juste en face de la maison des propriétaires.
M. Gadsborough était architecte de profession : il avait réalisé lui-même les plans destinés à transformer l'appartement situé au-dessus d'un ancien garage en un studio indépendant. La façade blanche était percée de six grandes fenêtres avec vue sur la cour. La porte d'entrée, de couleur bleue, se trouvait au centre du bâtiment, à l'endroit où s'ouvrait autrefois le garage.
En m'avançant vers mon nouveau logis, j'avais eu le sentiment croissant de rentrer chez moi. J'allais commencer une nouvelle vie ici, à coup sûr. Ma décision de quitter Sydney avait été prise dans la précipitation. Je n'avais nulle part où aller, pas de parents sur place chez qui m'inviter, même provisoirement : j'avais donc passé des heures à éplucher les annonces sur le Net, jusqu'à ce que je tombe sur celle qui concernait cet appartement. Après avoir pris contact avec le propriétaire et m'être entretenue avec lui deux ou trois fois au téléphone, nous avions signé le bail en double exemplaire et j'avais transféré l'argent du loyer, plus celui de la caution, sur son compte. Une sensation d'apaisement m'avait alors envahie. C'était fait : j'avais un endroit où vivre, où me cacher.
Une bouffée d'air froid m'avait assaillie quand j'avais ouvert la porte d'entrée — le signe d'un lieu inhabité depuis longtemps. J'avais contemplé l'escalier, terminé par un coude, qui conduisait à mon appartement. Impossible de transporter mes bagages en une seule fois. J'allais devoir effectuer plusieurs voyages.
Abandonnant mes deux valises sur le seuil, j'avais commencé par monter mon sac à dos. J'étais redescendue en hâte avant de hisser l'une de mes valises de marche en marche, et j'avais renouvelé l'opération avec la même promptitude pour la seconde valise. Une fois la porte refermée derrière moi, je m'étais accordé une pause pour souffler — je crois que cela ne m'était pas arrivé depuis des semaines. J'avais laissé le silence et le calme m'imprégner lentement, paupières fermées, inspirant profondément pour mieux me relaxer. Voilà à quoi ressemblait la tranquillité. Voilà ce à quoi j'aspirais quand j'avais réservé mon billet pour l'Angleterre.
Alors, et alors seulement, j'avais regardé autour de moi. L'appartement, long de douze mètres, était conçu presque entièrement sans cloisons, comme un loft. À droite, un coin séjour avec un canapé, un téléviseur et une table basse. À gauche, une petite table de salle à manger et trois chaises. Un peu plus loin, la cuisine. Plusieurs fenêtres côte à côte laissaient entrer la lumière à flots. Au fond, une porte donnait dans la salle de bains. Des tapis de couleurs vives dessinaient des îlots bigarrés sur le sol en pin naturel.
Une boîte de chocolats entourée d'un ruban rose m'attendait sur la table de la salle à manger. Un bristol blanc, placé sur le couvercle, disait :
Bienvenue chez vous, Kendra,
de la part de toute la famille Gadsborough.
Une attention charmante et inattendue qui confirmait l'impression que j'avais eue au téléphone. M. Gadsborough était un homme agréable et gentil. J'étais tombée sur une famille accueillante et affectueuse.
Affectueuse. Une angoisse m'avait envahie à cette pensée. Des gens affectueux pourraient poser problème, avais-je songé tout en replaçant le bristol, les yeux fixés sur la boîte de chocolats. J'avais besoin de me retrouver seule avec moi-même pendant un certain temps. Je me sentais comme une fugitive et je voulais avoir la possibilité de me recroqueviller à l'intérieur de ma coquille pour laisser cicatriser les blessures qui m'avaient fait quitter précipitamment Sydney ; pour me reconstruire. Reprendre des forces avant de me mêler de nouveau au monde.
Ma plus grande crainte, c'était que cette famille compromette ma phase de réadaptation en ne respectant pas mon besoin de solitude. En forçant la porte de mon refuge.
Je marchais de long en large dans ma chambre en me tordant les mains. Une angoisse ridicule grandissait en moi de minute en minute. En rentrant chez eux, les enfants avaient dû raconter à leur mère ce qui s'était passé. « Elle est très jolie », avait expliqué Summer sur le ton de la conversation. « Elle n'avait pas du tout de vêtements sur elle, hein, papa ? » avait ajouté Jaxon.
D'une seconde à l'autre, Mme Gadsborough allait débouler ici, une poêle à frire à la main, pour me dire ce qu'elle pensait d'une locataire qui se pavanait nue devant son mari et ses enfants. Probable qu'elle allait me prier de bien vouloir garder mes vêtements sur moi, à l'avenir, y compris sous la douche.
Surtout sous la douche.
Et même si la confrontation n'avait pas lieu maintenant, je n'en serais pas quitte pour autant. J'avais semé le doute dans son esprit. Désormais, elle m'aurait constamment à l'œil pour vérifier si je n'avais pas des vues sur son mari.
Catastrophée, j'enfilai un pull, un cardigan et mon long manteau noir. Puis je nouai à la va-vite un foulard à rayures multicolores autour de mon cou, j'attrapai mon sac à main et je descendis l'escalier. J'allais prendre le train pour le centre de Londres afin de prospecter dans des agences. Ça me prendrait la journée. Je regagnerais mon appartement dans la soirée, quand ils seraient tous endormis. Et j'adopterais la même stratégie — partir tôt et rentrer tard — jusqu'à ce que je trouve un autre logement.