:: Ce titre
« Vous offrir en avant-première ce tout nouveau roman est un grand bonheur pour moi. Et une façon de vous dire merci de votre fidélité. Cette histoire, je l'ai écrite avec passion, presque d'une traite tant j'étais sous le charme de mes personnages.
J'espère sincèrement que vous les aimerez ! »
En toute amitié,
Françoise Bourdin
:: Extrait de l'oeuvre
1
Daphné se décida pour deux bouteilles de picpoul. Après tout, Max buvait le vin blanc comme de l'eau fraîche, ce serait parfait pour l'apéritif. Hésitant devant le casier, elle en prit finalement une troisième. Il y avait toujours beaucoup de monde à La Jouve, on ne savait jamais qui dînait là. Bien sûr, Max ne manquerait pas de lui rappeler qu'elle était une fille de la maison et n'avait nul besoin d'apporter quelque chose mais, d'une certaine manière, on s'attendait à ce qu'elle s'occupe du vin. Qu'elle donne son avis, fasse découvrir de nouveaux viticulteurs, passe les commandes. Grâce à elle, dans la cave voûtée de La Jouve, de bons crus vieillissaient sur les clayettes, préservés par une température constante.
Tout en rangeant ses bouteilles dans un petit carton gaufré, elle se laissa aller à sourire. Quitter Montpellier pour prendre la route des bois était assez réjouissant par cette chaleur qui ne cédait pas malgré l'arrivée de l'automne. Presque chaque soir, Daphné renonçait à regagner son studio sous les toits où elle étouffait. Et où, parfois, la solitude devenait pesante.
D'un geste machinal, elle remit une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle les portait mi-longs et les laissait libres, fière de leurs reflets d'ambre. Comme elle n'était pas grande, elle se tenait très droite, avec un port de tête altier qu'on pouvait prendre pour de l'arrogance. Dans son visage aux traits fins, on remarquait surtout ses yeux de chat, dorés, pailletés, lumineux.
— Tu montes à La Jouve, ce soir ? lança Dimitri depuis le seuil du magasin.
Il entra et parut aussitôt occuper tout l'espace. Avançant prudemment au milieu des comptoirs, il vint voir ce qu'elle emballait dans son carton.
— Il ne sera pas frais, fit-il remarquer.
— On le boira un autre jour.
— Sûrement. Vu les quantités qu'on ingurgite là-bas...
— Oh, tu n'es pas le dernier !
— Toi non plus !
Le sourire en coin de Dimitri creusa deux fossettes sur ses joues tandis qu'il proposait :
— On prend ta voiture ? La mienne est au garage.
— Et tu as la flemme d'aller la chercher, je sais. À moins que tu n'aies plus aucun point sur ton permis ?
Elle lui confia le carton et récupéra son sac près de la caisse. Avant de sortir, elle coupa la climatisation, éteignit les éclairages savants qui mettaient en valeur les étiquettes des bouteilles, puis baissa aux trois quarts le rideau de fer.
— Je suis censé me traîner à plat ventre ? protesta-t-il.
— Vous êtes trop grands dans la famille, répliqua-t-elle en arrêtant le mécanisme pour qu'il puisse se faufiler.
Dans la rue, l'air était si lourd qu'il semblait poisseux. De nouveau, l'idée de monter à La Jouve égaya Daphné. Entre les bois d'Asse et de Valène, à presque trois cents mètres d'altitude, il y aurait un peu de fraîcheur. Restait juste à s'extirper de la circulation de Montpellier.
— Ta boutique a vraiment de l'allure, constata Dimitri tout en s'installant dans la Mini rouge.
Tassé sur le siège avant, il observait le fronton et l'enseigne de La Cave de Daphné. Une adresse très appréciée des amateurs qui constituaient la clientèle.
— Tes affaires marchent bien, en ce moment ?
— Je ne peux pas me plaindre. Évidemment, j'ai surtout écoulé des petits rosés pendant l'été, mais avec l'arrivée de l'automne et la saison de la chasse, on va passer à des choses plus sérieuses ! À propos, j'organise une dégustation vendredi prochain. Tu viendras ?
— Pas question de rater ça.
Pour Dimitri, tout ce qui se humait, se respirait et se goûtait avait de l'intérêt. Créateur en parfumerie, il passait ses journées à sentir et à mélanger des arômes, au point qu'il avait dû s'installer un atelier dans l'un des communs de La Jouve. D'un caractère très indépendant, il aurait préféré continuer à travailler chez lui, ainsi qu'il l'avait fait au début de sa carrière, mais le succès venant, la place s'était mise à manquer dans son appartement du vieux Montpellier aux rues tortueuses. Deux ou trois fois par semaine, il montait à La Jouve et s'enfermait durant des heures dans ce qu'il appelait son laboratoire. Bien entendu, Max et Nelly avaient été ravis de cet arrangement. Leur hospitalité n'était pas un vain mot, ils adoraient que la maison soit pleine et tous ses bâtiments utilisés. Maximilien remplissait son rôle de patriarche avec un rien d'ostentation tandis que Nelly s'épanouissait pour de bon dans sa cuisine. Réunir sa famille autour d'elle la comblait, elle répétait que La Jouve était leur nid à tous. À l'origine, la maison portait le nom de Lo Jouvènto, ce qui signifiait « la jouvencelle », et avait abrité une magnanerie où l'on élevait des vers à soie. Large et haute, massive, la bâtisse principale semblait construite pour résister aux assauts de tous les climats. Ses murs ocre et ses volets bleus lui donnaient un certain cachet, tout comme les six cheminées hérissant le toit de lauze. À l'intérieur, dans un joyeux désordre, trois générations parvenaient à cohabiter tant bien que mal.
— On va manger des gambas grillées sur le barbecue, annonça Dimitri.
— Comment le sais-tu ?
— Maman m'a appelé, elle voulait que je lui monte des bougies parfumées.
L'année précédente, il avait travaillé pour deux palaces parisiens désireux de posséder leur propre fragrance avec ces cires odorantes qui brûlaient sur les tables basses des bars et des salons.
— Malheureusement, je n'en ai plus, je les lui avais toutes données !
Chaque fois que Dimitri créait quelque chose, Nelly voulait être la première à découvrir la nouveauté, à l'utiliser puis à s'extasier. Elle agissait ainsi avec chacun de ses enfants, applaudissant à leurs réussites et balayant d'un revers de main leurs échecs. Si elle n'avait pas eu une si grande famille, peut-être se serait-elle comportée en mère abusive à force d'amour et d'attentions, mais ils étaient décidément trop nombreux. Trois fils — car même si l'un des trois était mort, elle l'adorait toujours —, deux filles, un gendre et deux belles-filles, trois petits-enfants, sans compter Maximilien qu'elle aimait comme au premier jour : elle avait trop à faire pour se focaliser sur un seul membre de la tribu Bréchignac.
— À ma dégustation de vendredi, j'ai invité un œnologue célèbre qui est de passage à Montpellier. Il a accepté parce qu'il connaissait Ivan.
Un petit silence plana dans la voiture jusqu'à ce que Dimitri murmure :
— Il te manque encore, n'est-ce pas ?
En même temps, il s'était tourné vers elle. D'un geste affectueux, il lui tapota le bras comme s'il voulait se faire pardonner sa question.
— Oui, soupira-t-elle, mais je n'y pense pas tous les jours.
Elle lui jeta un coup d'œil sans parvenir à lui sourire. Il ressemblait trop à Ivan, à ce qu'aurait été Ivan s'il ne s'était pas tué huit ans plus tôt. La même stature imposante, les mêmes cheveux blond cendré, pommettes hautes et regard gris délavé, bref, une allure de cosaque. Les trois frères étaient taillés sur un modèle unique, celui que Nelly savait faire pour les garçons, alors que les filles tenaient de Max, elles étaient Bréchignac et n'avaient rien de slave.
Enfin sortis de la banlieue, ils rejoignirent les petites départementales et filèrent vers les bois. Dimitri baissa tout à fait sa vitre pour laisser pendre un bras dehors. Dans quelques instants, il dirait que l'air était plus frais ici. Daphné négocia les derniers virages, pressée d'arriver à présent. Oui, La Jouve était son nid, elle ne l'avait pas prise en horreur malgré l'accident d'Ivan. Au contraire, elle y revenait toujours avec une sorte d'allégresse.
— Il fait moins chaud, non ? constata Dimitri.
Elle éclata de rire en s'engageant sur le chemin poussiéreux.