LYDIA SNOW LAVIN
Mais le film était beaucoup plus long que Lydia ne le voulait. Lorsqu'elle se lève enfin, ça fait longtemps qu'il est fini pour elle. Une anecdote interminable. Les amants allaient-ils connaître une mort atroce ? Non, bien sûr que non, ça ne l'intéressait plus, elle avait vu la bande-annonce. Pourtant, elle a attendu jusqu'à l'explosion finale, patiemment.
L'agent du FBI qui les a forcés à faire équipe savait qu'ils se détestaient, ce qui signifie qu'ils allaient tomber amoureux. Mais quand ils sont tombés amoureux, Lydia a bien vu que les acteurs continuaient de se détester.
Des baisers horribles.
Quand les lumières se rallument, rendant vaguement au cinéma sa splendeur fétide, elle remarque qu'elle est presque seule. Une demi-douzaine de couples se sont levés, s'époussetant. Elle ôte ses lunettes, les enfonce dans son sac à main. Un à un, elle se repasse tous les moments de la bande-annonce.
Il est clair que les réalisateurs de bandes-annonces ne sont pas ceux qui réalisent les films. Les bandes-annonces sont tellement mieux fichues, ce sont toujours de petits clips trépidants guidés par un baryton profond dont les premiers mots sont invariablement, « Dans un monde où... »
On ne peut pas renvoyer un mauvais film. On peut renvoyer une robe, un steak, du vin, mais jamais un film. Hollywood vous a posé un lapin, et votre soirée est foutue en l'air. Pourquoi ne font-ils pas uniquement des films de deux minutes ?
En signe de protestation, elle laisse tomber son gobelet de Pepsi Light, qui produit un clac en heurtant le sol de ciment.
Six rangées plus loin, un homme se retourne vers elle, un homme brun portant une chemise blanche, les manches un peu retroussées, deux boutons ouverts, accompagné d'une fille beaucoup plus petite que lui. Il s'éloigne dans l'allée et regarde derrière lui, sourit discrètement à Lydia, hausse les épaules. À cause du film ? Elle baisse instinctivement les yeux.
Il pourrait travailler dans la vente, ou alors dans la pub. Le rêve de Lydia : se faire entretenir par un cadre plein d'avenir qui, en allant au travail chaque matin, sentirait le savon, porterait des chaussures cirées.
La chaleur étouffante du parking lui enveloppe les oreilles et le cou. De l'air usagé. Elle suit l'homme brun et sa petite amie beaucoup plus petite, un couple qui n'a plus rien à se dire, tandis qu'ils passent d'une atmosphère à une autre : le hall du cinéma, puis la nuit, puis la voiture.
Mais la voiture de Lydia refuse de démarrer. Elle tourne la clé, enfonce l'accélérateur. Le moteur semble sur le point de se mettre en route, puis il cale. Et la climatisation ne fonctionne pas si le moteur ne tourne pas - elle se demande pourquoi. Elle voit son cadre aux cheveux bruns grimper dans une petite voiture neuve avec sa petite amie miniature. Maintenant ils s'engueulent. Bien sûr qu'ils s'engueulent,
ils sont si mal assortis. Lydia lui fait un signe de la main.
Je parie qu'il saurait faire démarrer ma voiture. Mais seule
la naine voit son geste, le cadre plein d'avenir regarde dans la direction opposée, et ils s'éloignent.
Lydia essaye de démarrer une fois de plus. La batterie fonctionne, elle entend sous le capot un gémissement féroce, déterminé. Les phares s'allument, la radio marche. Mais pas la climatisation.
Bon sang, où est Rick ?
Maintenant elle sent une odeur d'essence.
Le moteur est noyé. D'après Rick, quand ça sent l'essence, c'est que le moteur est noyé.
Rick n'est pas disponible. S'il l'était, elle n'aurait pas besoin de l'appeler, il serait ici avec elle. Elle lui a téléphoné depuis le hall du cinéma, il n'a pas répondu.
Il est chez lui avec sa bimbo minable. Elle a écouté une fois de plus son message de mâle chasseur-cueilleur : Je-suis-absent-votre-coup-de-fil-est-important-pour-moi-peut-être. Elle lui a laissé un message, gueulant tellement fort qu'ils l'ont tous les deux entendue depuis la chambre lui dire d'aller se faire foutre.
Elle regarde derrière elle en direction du cinéma, qui a probablement été construit dans les années 1940, un temple miteux bâti en l'honneur des mauvais films. La magie majestueuse qu'il a pu posséder a disparu. Elle patiente dix minutes dans la voiture comme Rick le lui a conseillé, attendant que se produise Dieu sait ce qui est censé se produire quand un moteur est noyé.
Qu'il s'assèche, je suppose.
Lydia regarde fixement le capot. Les lumières de la marquise du cinéma s'éteignent soudain. Maintenant qu'elle est dans le noir, elle voit la lune se refléter faiblement sur le capot. Un jour quand elle avait 6 ans et quelques kilos en trop, elle a déclaré en classe qu'elle aimerait aller sur la lune mais qu'elle ne savait pas ce qu'elle pourrait bien manger là-bas. Même l'institutrice a ri.
Ce souvenir me revient aux moments les plus étranges.
Lydia sort de la voiture, lève les yeux vers la lune, une petite pointe acérée, une lune hivernale par une nuit étouffante.
Peut-être que c'est l'hiver là-haut. Un ciel étrangement dégagé. Jupiter et Orion et Mars.
Tout est à sa place. La vie continue. Sans Rick.
Elle cogne à la porte vitrée du cinéma, la faisant vibrer. Le personnel est parti, seule la machine à pop-corn monte la garde, rougeoyante, pleine de grains de mais gonflés pour les spectateurs de demain.
Elle retourne à sa voiture, la verrouille, tient le volant à deux mains, tête baissée, attendant que quelque chose se produise.
Un homme, âgé d'environ 25 ans, portant un blouson noir et des chaussures blanches à semelles de caoutchouc, utilise la cabine téléphonique qui est illuminée dans le coin du parking. Il est appuyé à une voiture couleur bronze grande comme un porte-avions. Une hanche rejetée sur le côté. Jean. Elle l'observe.
Quand il aura fini de parler, j'appellerai Rick pour m'excuser.
Lorsqu'il raccroche, elle lui fait signe.
« Excusez-moi ? Monsieur ? »
Il monte dans sa voiture et roule jusqu'à elle.
Le capot de Lydia est ouvert. Il l'a soulevé sans effort, débloquant sans regarder le crochet qui le maintenait en place avec une adresse insolente. Il se tient entre leurs deux voitures, voûté, le visage songeur.
Jolie peau. Il a à peu près le même âge qu'elle et elle n'arrive pas à voir à la lueur de la lune à quoi il ressemble, s'il est mignon ou non, mais il a l'air d'un type simple, affable. Timide. Son blouson est orné d'un grand H orange.
Je ne connais personne qui porte encore le blouson de son université.
Il n'a pas coupé le moteur de sa voiture, qui continue de tourner à côté d'eux, le grondement sourd des carburateurs fiers déchirant la nuit. Des roues étincelantes, les volutes brillantes du capot, les deux extrémités surélevées d'une trentaine de centimètres. L'intérieur de sa voiture semble bien rangé, et elle songe qu'elle a de la chance.
Un type jeune, timide, amateur de voitures. Pourquoi ne pas lui demander de l'aide ? Elle s'est toujours bien entendue avec les hommes simples, et lui, c'est un homme simple. Et puis elle-même n'est pas trop compliquée, alors pourquoi ne s'entendrait-elle pas avec lui ? Il porte le blouson de son université et appelle sa transmission une
trans, et elle trouve ça mignon.
Il branche une lampe à sa batterie et la suspend au capot de Lydia. Elle va chercher un cintre sur la banquette arrière et il le transforme en une longue tige avec une boucle à chaque extrémité, qu'il installe sous le capot. Elle le remercie avant qu'il ait réparé sa voiture, pendant qu'il la répare, et lorsqu'il l'a réparée. Elle démarre. Un type bien.
Tout le monde passe son temps à vous mettre en garde.
Sur le chemin du retour. Même de nuit, alors qu'elles sont à peine visibles, les grandes rues désertes de la vallée sont irrécupérables. Au-dessus des boutiques fermées, sur les enseignes cinglantes, les supplications des commerçants : « Soldes » ! Quelqu'un qui visiterait la vallée de San Fernando percevrait une peur générale de la faillite.
Vendre. Vendre. Il n'y a pas de retenue. Les décimales « ,99 » apparaissent sous toutes les formes, un tribut insistant à la futilité des acheteurs.
Dans son rétroviseur, Lydia regarde la voiture de l'homme qui la suit à bonne distance. Il roule sur la voie de droite pour ne pas l'aveugler avec ses phares. Il a proposé de la suivre jusqu'à chez elle afin de s'assurer que le cintre resterait en place.
Les boulevards plats bordés de panneaux d'affichage commencent désormais à sinuer, grimpant doucement vers les collines. La vallée change à mesure qu'elle roule, les façades de boutiques criardes laissant place à de solides habitations de la Nouvelle-Angleterre, à des haciendas espagnoles. Des rues étroites baptisées par des agents immobiliers, leur nom finissant en
dale ou en
crest ou en
view. Ils franchissent Multiview Drive. Ils traversent une zone nommée Warren Oak Crest, éclairée par quelques rares réverbères.
Ils s'enfoncent dans les collines, les montagnes Santa Monica, qui longent la vallée sur leur largeur au sud. Des amas faits de granite en décomposition qui s'élèvent à peut-être soixante-quinze mètres. Des maisons qui ressemblent à des Lego accrochés à des parcelles miniatures en pente où aucune maison n'a sa place et dont seuls les animaux peuvent arpenter les versants abrupts. Certaines sont faites d'air, perchées sur des pilotis. En dessous, les pentes sont couvertes d'arbustes de sauge et de sumac, déjà asséchés par l'été, prêts à brûler.
Il continue de rouler derrière elle à la même distance respectueuse.
Les types bien. D'où viennent-ils ? Où vont-ils ? Il se gare brusquement un demi-bloc derrière elle dans la rue en pente.
Si ça se trouve il n'a jamais achevé ses études, et il est plus gentil que presque tout le monde au boulot.
La lumière extérieure est allumée, grouillante d'essaims de papillons de nuit qui croient avoir trouvé le soleil. Une lueur faible éclaire la véranda près de la porte, juste assez grande pour accueillir un banc de bois.
Le cottage a été bâti dans la tradition des équipements qui ne sont pas censés durer plus longtemps que leur garantie, peut-être cinquante ans plus tôt, dans les années 1940, personne ne sait exactement quand. Mais il a duré et, dans les années 1960, une buanderie a été ajoutée à la cuisine et, plus tard, une place de parking sous un auvent. La petite maison ne porte pas les traces de vieillissement habituelles car il n'y a pas ici de réelles intempéries, juste un air infectieux. Elle semble desséchée.