Chapitre premier
C’est drôle, tu me sors du placard au moment où on va t’y mettre. Je te préviens gentiment, ça fait exactement quatre cent soixante-dix ans que je me suis tu pour le monde et comme j’avais la réputation d’avoir la langue bien pendue, je ne vais pas me gêner pour rattraper tout ce verbiage perdu.
Ne t’étonne pas si je m’exprime avec un style qui ressemble fort au tien mais toi et tes pairs, je vous écoute depuis plusieurs siècles et notre langage autrefois si beau a subi une évolution phénoménale qui n’est pas toujours à son avantage. Si, par fois, je retrouve des expressions de mon temps, ne m’en tiens pas rigueur, je saurai te traduire « mon vieux françois » à bon escient.
Je n’ai jamais eu l’occasion de raconter ma vie et je te suis reconnaissant de me permettre de rétablir la vérité sur mon existence que l’on a trop souvent caricaturée. On a tant dit sur moi ! Que de calomnies, de mensonges, d’anecdotes totalement inventées ! Tant d’erreurs m’ont été imputées !
J’étais un personnage important de mon époque mais ma notoriété a quelque peu estompé la réalité. Je suis passé dans la Légende alors que j’aurais dû rester dans l’Histoire. Mais je n’étais qu’un bouffon et tu sais aussi bien que moi que les gens qui font rire ne sont jamais considérés à leur juste valeur.
Seuls les gens ennuyeux qui passent leur vie à se prendre au sérieux ont droit aux égards. J’ai même entendu dire qu’on conteste à notre plus grand auteur comique français la paternité de ses œuvres. On a déjà tenté de le détruire durant sa vie entière pour d’autres mauvaises raisons, et à présent on veut l’humilier dans sa mort, briser sa réputation universelle de meilleur auteur de comédies pour l’attribuer à l’un de ses contemporains qui n’en demandait pas tant et se contentait fort bien de la gloire que lui avaient procurée ses propres pièces.
Quel malsain plaisir certains hommes trouvent-ils à réfuter systématiquement du génie à ceux qui ont le don de faire rire ? Pourquoi chercher à les rabaisser ? Sommes-nous si dangereux pour susciter tant d’acharnement, tant de haine et tant de mépris ?
Mais j’en reviens à moi parce que, ce soir, je suis ici pour te parler de moi, Triboulet. Toi, c’est ton véritable patronyme, moi ce n’était qu’un surnom que l’on m’a donné au sortir de mon enfance.
Je m’appelle en fait Le Févrial. Je suis né un de ces jours ajoutés au mois de février en l’an de grâce 1479 dans un faubourg populaire de la bonne ville de Blois. Je dis « bonne ville », c’est méchante ville que je devrais dire tant les gens sont agressifs, égoïstes et médisants.
En naissant, je n’ai point salué la vie par des cris et des larmes, non, j’ai tout de suite ri à ma mère. Je me croyais arrivé dans les délices de la vie. Ivresse et ignorance !
«
Qui ne sait que le premier âge est le plus joyeux et le plus agréable à vivre ! » disait Érasme dans son
Éloge de la folie. Pas pour moi ! Je suis né difforme, mon épaule gauche était bien plus haute que la droite et dans mon dos une proéminence anormale était déjà visible. J’étais un bébé bossu !
Mes oreilles avaient presque la taille de mon visage qui, lui, était mangé par une bouche épaisse, un nez crochu et deux énormes yeux globuleux sous un front minuscule. Mais je souriais, j’étais heureux. Je ne me rendais pas compte de la stupeur suivie du dégoût que j’avais tout de suite inspirés à mes parents et aux proches venus aider ma mère à mettre bas. À mettre au plus bas, devrais-je dire. Mon père a repris
illico presto le chemin du cabaret. Il avait enfin une véritable excuse pour noyer son chagrin dans le vin clairet qu’il savait faire couler à flots pour remplir l’outre de son estomac.
Certains affirment que chacun vient au monde dans la pureté la plus parfaite, que la notion du péché originel est une ânerie, une invention de curé. J’ai dû faire exception à cette règle.
Ma mère s’est toujours demandé quelle mauvaise action elle avait pu commettre pour qu’on lui envoie ce cadeau du diable. D’autres, tels mes sœurs et frères aînés, ont eu droit durant leur enfance à force caresses dans les tendres bras de leur mère, moi, ma mère était devenue experte en harangues frénétiques émaillées de phrases obscures et menaçantes dont elle m’abreuvait bien plus que de lait maternel.
Mon père ne manquait jamais une occasion de me cogner sur le dos avec tout ce qui lui tombait sous la main, histoire de me dresser et peut-être avec le secret espoir de me redresser. Toutes ces marques d’affection ne me portèrent pas à être casanier et la maison familiale devint très vite l’endroit où je ne rentrais plus que tard dans la nuit quand tout le monde ronflait et d’où je repartais dès que le jour pointait. Au-dehors, je ne trouvais ni franche convivialité, ni regards de compassion. Les adultes prenaient bien soin de ne pas croiser mon chemin ou se signaient sur mon passage ; quant aux gamins du hameau, ils s’en prenaient sans cesse à moi, me poursuivaient en hurlant des quolibets humiliants et me jetaient des pommes de pin quand ce n’était pas des cailloux. Je leur échappais en trouvant refuge au plus haut d’un arbre et je me débarrassais de leur présence en leur pissant dessus. Ils s’enfuyaient dare-dare en me maudissant et en gueulant que j’étais trop bête pour vivre ailleurs que dans les arbres comme mes compères les singes. Cette assimilation peu flatteuse découlait de mon physique particulier qui ne s’arrangeait pas avec l’âge. En effet, plus je grandissais, plus ma bosse enflait sur mon dos, mon nez morveux coulait sur ma bouche baveuse comme champignon à l’automne et j’avais les jambes torses, ce qui me donnait une démarche simiesque.
Le regard des autres me gênait moins que le regard que je portais sur moi-même lorsque j’avais le malheur d’apercevoir dans un miroir le reflet de ma disgrâce. Que de questions alors se bousculaient et faisaient tempête sous mon gros crâne difforme ! Pourquoi ma dérisoire présence dans ce monde ? Pourquoi ne me laisse-t-on jamais en paix ? Pourquoi ce plaisir cruel de persécuter ceux qui n’entrent pas dans le critère de la normalité ? Pourquoi l’être soi-disant humain trouve-t-il grande satisfaction à se gausser d’un malheureux ? Pourquoi la différence produit-elle ces attitudes sans pitié, lourdes de reproches mêlés de peur et de dégoût ? Pourquoi ne pas laisser en paix ceux que l’on considère comme simples d’esprit ?
Je ne comprenais pas ce rejet systématique qui m’interdisait le droit de vivre comme tout le monde. Je me trouvais pourtant bien plus doué et bien plus malin que les tas de bouseux de mon âge qui ne s’exprimaient qu’en patois rugueux et dont la plus grande occupation était de mordre à pleines dents en arrachant le cou des poules vivantes, de crier au renard pour que les paysans accourent et de m’accuser, moi, pauvre bougre débile, pour que l’on m’attrape et que je sois fouetté à leur place.
Un jour que j’étais descendu de mon arbre pour m’enfoncer au plus profond de la forêt, un domaine qui ne m’était point hostile, je m’amusai à déchiffrer le vol des mouches pour dénicher des truffes, quand, au détour d’une clairière, la bande de va-nu-pieds qui me harcelait sans répit me tomba dessus pour me rosser d’importance et, m’arrachant mes guenilles, tenta de m’attacher nu au tronc d’un chêne. Je me débattis si violemment que j’en assommai deux ou trois en hurlant plus fort que Stentor lui-même. Mes jambes trouvèrent alors miraculeusement une vélocité inhabituelle qui me permit de distancer mes poursuivants tout en rage de n’avoir pu accomplir leur forfait.
Sortant de la forêt, je traversai d’une traite un champ de blé qui bordait l’enceinte d’un monastère. Mon agilité à grimper aux arbres me permit de me hisser pierre par pierre le long d’une muraille pour me glisser par la fine ouverture ébrasée d’une croisée et trouver refuge dans le recoin d’un long couloir, suant et haletant comme un chien ayant couru le cerf durant une longue chasse. C’est à cet endroit que, quelques heures plus tard, frère Barthélemy me trouva endormi et prit soin de ma pitoyable personne.
Les moines m’adoptèrent, me nourrirent ; j’avais un endroit pour dormir, j’aidais aux tâches domestiques, je n’assistais aux prières que selon mon bon vouloir, je circulais en toute liberté dans le monas tère sous des regards bienveillants sans pitié ni jugement.
Grâce à frère Barthélemy, je sus en un rien de temps lire et écrire, tant ma soif d’apprendre était intarissable. Il m’enseigna également le latin qui me permit de dévorer de nombreux ouvrages de l’imposante bibliothèque du monastère. Je me familiarisai aussi avec la foi en Dieu, acceptant enfin d’être une de ses créatures et non pas une quelconque incarnation du diable mais en gardant tout de même une certaine distance vis-à-vis du dogme catholique.
J’avais disparu de la vie de la population des faubourgs de Blois et chacun remerciait le Ciel de l’avoir délivré du bossu maléfique. Mes frères et sœurs étaient juste heureux de pouvoir se partager une part supplémentaire de lard et mon père continuait d’arroser sa délivrance en doublant les pintes de clairet qui rongeaient son estomac comme ver au fruit. Ma mère, depuis ma disparition, avait abandonné ses injonctions quotidiennes destinées à ourdir les plus mauvais sorts contre moi. Elle se sentit soulagée d’avoir chassé la malédiction que le Ciel lui avait envoyée pour l’avoir surprise, jupe retroussée, dans un champ voisin chevauchée par un autre que mon père. Elle consacrait maintenant ses dévotions à la bonne Vierge Marie, mère de Dieu, et la suppliait instamment de prier pour elle et « pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il ! ».
Ma mère exprima une telle ferveur dans ses prières que notre Bonne Dame l’exauça sans tarder. Elle mourut deux mois plus tard dans d’atroces souffrances à la suite d’une épidémie de peste noire qui ravagea la « bonne ville » de Blois, emportant du même coup mes deux sœurs et mon frère cadet, épargnant miraculeusement mon frère aîné, gaillard si robuste que l’abondance de muscles ne laissait aucune place à une petite once de cervelle.
Mon père les suivit de peu, expirant au petit matin sur le plancher graisseux d’un estaminet, la panse explosée, répandant une odeur de vinasse qui avait depuis longtemps remplacé le sang de ses veines.
On considérait alors qu’à sept ans on atteignait l’âge de raison. Pour moi, ce fut l’âge de déraison qui ne me quitta jamais. Étant à l’abri du monde extérieur dans cette abbaye, n’étant plus la proie des quolibets et des maltraitances, ayant accepté le méchant cadeau que m’avait fait la nature en me « difformant » si parfaitement, j’avais décidé de mettre en valeur mes infirmités. Je pensais que c’était un bon moyen de les faire oublier.
J’en jouerais, j’en surjouerais même. Mes handicaps, au lieu de me rabaisser aux yeux de tous, me serviraient d’élévateurs. J’avais tant de pensées, d’idées que je voulais exprimer tout à la fois, mes paroles se pressaient tellement au sortir de ma bouche que je butais sur certaines syllabes, ce qui me donnait une diction hachée qui prêtait à sourire. Je trouvais grande satisfaction à dérider les moines. Possédais-je l’inconsciente aptitude de pouvoir divertir ? J’accentuais ma démarche claudicante, je me courbais de manière que mon dos ne soit plus qu’une énorme bosse et j’agrémentais la gaucherie de mes cabrioles d’onomatopées amphigouriques.
C’est suite à ces pitreries quotidiennes que l’on m’affubla du sobriquet de Triboulet qui vient du vieux mot français
tribulé,
triboulé ou
tribouillé qui signifiait s
ecoué, agité, brouillé, mis sens dessus dessous.
On utilisa même mon nom comme expression courante. J’avais passé tant d’heures à observer les moines, à les détailler que je pouvais avec précision les singer dans leur démarche ou dans leur comportement, ce qui les amusait fort. Ils en venaient à chercher le plus souvent ma compagnie quand les travaux et les offices leur en laissaient le loisir. Je commençais à trouver grand plaisir à voir mon prochain rire ou sourire de mes facéties. Moi, difforme, contrefaisant une personne bien conformée, je devenais comique. On ne riait plus de moi mais de la personne que j’imitais avec juste ce qu’il fallait d’exagération.
Mais je ne pris conscience de l’importance du rire dans notre société qu’à la suite d’un événement peu banal qui arriva au père supérieur. Il était atteint d’un mal de tête qui ne lui laissait aucun répit, comme une enclume martelée à l’infini. Il ne prononçait plus que des paroles tellement mesurées qu’elles annonçaient une pensée d’une lenteur accablante qui ne reflétait plus la vivacité de son esprit. Se méfiant autant de l’art des médicastres que de la maladie, il se résolut sur les instances de ses frères à faire appel à un barbier-chirurgien.
Je nettoyais la cellule du père supérieur quand, précédé d’une dizaine de moines, apparut un petit bonhomme frêle à nez court dont les yeux brillaient sous un large front qui le rendait semblable aux chiens de meute frétillants. Après un bref regard vers le malade alité, il fouilla dans un grand sac de cuir pour en extraire un petit marteau de bois. Il se dirigea vers le lit, dégagea le drap qui recouvrait le malade, souleva sa longue chemise de toile blanche et entreprit de lui frapper les articulations à petits coups de marteau pour entendre l’écho des os. Un des moines lui expliqua que le malade souffrait de migraines incessantes. Il lui fut répondu du tac au tac que le martèlement des os sert seulement à vérifier le chemin parcouru par un excès de bile qui a repoussé vers le crâne un flot d’humeurs malsaines compressant le cerveau et provoquant ces céphalalgies.
Il accompagna sa réponse d’une latinité incompréhensible qui se voulait savante. Rangeant son marteau, il sortit du sac une chignole à la pointe acérée qu’il allait utiliser pour forer un trou dans la tête du migraineux car, selon sa science irréfragable, ouvrir le crâne afin d’en chasser par cette brèche les humeurs excédentaires était le seul moyen d’arrêter le mal de tête. Le charlatan profita de la stupeur qui nous paralysa tous pour enfoncer la pointe de son instrument de torture dans le crâne du père supérieur et commença à visser avec une ardeur ricanante. Rejetant sa tête sanguinolente en arrière, le père supérieur se mit à hurler :
« Ne laissez pas échapper mon âme ! »
L’affreux petit bonhomme sauta à pieds joints sur le lit, menaçant à nouveau le presque trépané mais, avec un ensemble parfait, quatre moines l’empoignèrent par ses chausses et le conduisirent sans ménagement à la porte du couvent pour le jeter dehors avec son sac d’outils maléfiques.
Je restai prostré dans mon coin, encore sous le choc de la scène que je venais de vivre, quand un rire ininterrompu me fit sortir de mon inertie : c’était le père supérieur qui s’esclaffait, le visage en sang, la chignole du charlatan ayant dû chatouiller le nerf de l’hilarité. Il riait tellement que cet accès de joie frénétique lui faisait vomir un torrent de matières immondes qui souillait le drap blanc. Des moines se précipitèrent avec des linges propres, les uns pour éponger le sang qui continuait de couler du crâne par le petit orifice, les autres pour rouler en boule le drap visqueux et le jeter dans une bassine qui fut très vite emmenée hors de la pièce tant sa puanteur nous envahissait les narines. Je venais d’avoir la preuve que le rire avait été la médecine salvatrice, refoulant les mauvaises humeurs du cerveau tout en apportant l’apaisement et en ôtant la souffrance.
Ne serait-il pas le meilleur des remèdes pour le corps et pour l’esprit ? J’en conclus que le rire était curatif. S’il existait aussi pour châtier les mœurs, il pouvait devenir une espèce de geste social. J’avais trouvé ma raison de vivre. J’avais lu que depuis Aristote et bien avant, les plus grands penseurs se sont penchés sur le rire. Tout ce qui est comique est simplement humain mais cela s’adresse à l’intelligence pure. Le rire, grâce à moi, continuera à avoir une signification sociale. Mais ce n’est pas en demeurant dans ce couvent, où je sentais que l’on me verrait bien endosser la robe de bure, que je pourrais exercer ce que je considérais comme un talent unique et précieux.