Myron Bolitar tente d’oublier ses dernières mésaventures sur une plage de sable fin quand il apprend qu’Esperanza, son associée et meilleure amie, est accusée du meurtre d’un de leurs clients, une star du base-ball ! Certain de son innocence malgré des faits accablants, Myron fonce. Problème, Esperanza refuse son aide. Mais pourquoi ?
Lu dans la presse
« Ce nouveau roman n'échappe pas à la règle du suspense parfaitement maîtrisé, des rebondissements spectaculaires, des héros crédibles pris dans un étau horrifiant. [...] L'écrivain américain porte bien son surnom, le "maître de vos nuits blanches". »
Tatiana de Rosnay, Journal du dimanche
« Captivant du début à la fin. »
Sylvie Lainé, L'Indépendant
Extrait de l'oeuvre
1
Une boisson tropicale à portée de doigts, étalé à côté d'une bombe en bikini, l'eau turquoise des Caraïbes lui léchant les orteils, le sable blanc lui léchant le dos, le bleu du ciel lui léchant les yeux, le soleil plus suave qu'une masseuse suédoise sous haschich lui léchant la peau, Myron était profondément malheureux.
Ils se trouvaient sur cette île enchantée depuis trois semaines. Environ. Il n'avait pas jugé bon de compter les jours. Terese, non plus, sans doute. Pas de téléphone, pas de voiture, un tout petit peu d'électricité et beaucoup de luxe : cette île était aussi paumée et aussi chère qu'une pub pour tampon périodique au milieu de la finale du Superbowl. Myron secoua la tête. Facile d'arracher le gamin à la télévision, plus difficile d'arracher la télévision du gamin.
Et voilà qu'à son malheur s'ajoutaient des maux d'estomac.
À midi sur l'horizon, cisaillant le tissu bleu de la mer sur un ourlet blanc d'écume, arrivait le yacht. C'était cette vision, au demeurant aussi splendide que le reste, qui lui nouait les viscères.
Il ne savait pas exactement où ils se trouvaient. L'endroit avait pourtant un nom, un vrai : St. Bacchanals. Sans déconner. Il s'agissait d'un petit bout de planète appartenant à une de ces mégacompagnies de croisières qui utilisait une des plages de l'île pour permettre à ses clients de nager, faire griller du poisson et jouir d'une journée sur leur « île paradisiaque personnelle ». Personnelle. Avec deux mille cinq cents autres turistas empilés dans le même bac à sable. Ouais, personnelle. Bacchanale, même.
Mais de ce côté-ci du paradis, c'était très différent. Il n'y avait qu'une seule maison, celle du P-DG de ladite compagnie, un habitat hybride entre la hutte et le manoir colonial. Seuls voisins à moins de deux kilomètres : des domestiques. Population totale de l'île : trente âmes, toutes vouées au service du mégatour-operator.
Le yacht coupa ses moteurs pour se laisser dériver vers la plage.
Terese Collins baissa ses Bollé et fronça les sourcils. En trois semaines, aucune embarcation, à l'exception de quelques paquebots mammouths — subtilement baptisés Sensation, Ecstasy ou Point G —, n'était venue polluer leur champ de vision.
— Tu as dit à quelqu'un où nous étions ? demanda-t-elle.
— Non.
— C'est peut-être John.
John était le P-DG susmentionné, un ami de Terese.
— Je ne pense pas, dit Myron.
Il l'avait rencontrée trois semaines plus tôt. Environ. Terese était « en congé » de son boulot de présentatrice prime time sur CNN. Des amis bien intentionnés les avaient plus ou moins forcés tous les deux à assister à un machin caritatif. Ils avaient aussitôt été attirés l'un par l'autre comme magnétisés par leur malheur et leur douleur respectifs. Ça avait commencé comme un défi : et si on larguait tout ? Fuir. Disparaître avec quelqu'un qu'on trouve pas trop moche et qu'on connaît à peine. Ils avaient tenu bon tous les deux et, douze heures plus tard, ils s'étaient retrouvés à Saint-Martin. Le lendemain, ils étaient ici.
Pour Myron, un homme qui avait couché en tout et pour tout avec quatre femmes dans sa vie, qui n'avait jamais expérimenté les histoires d'une nuit, même à l'époque où elles étaient à la mode et à coup sûr sans risque, et pour qui coucher était plus affaire de sentiments que de sensations, la décision de fuir avec une inconnue avait paru étonnamment juste.
Il n'avait dit à personne où il allait, ni pour combien de temps — il ne le savait pas lui-même. Il avait appelé Papa et Maman pour leur dire de ne pas s'inquiéter (autant leur demander de se laisser pousser des branchies et de respirer sous l'eau). Il avait envoyé un fax à Esperanza lui donnant tous pouvoirs sur MB Sports, l'agence sportive dans laquelle ils étaient à présent associés. Il n'avait pas prévenu Win.
Terese l'observait.
— Tu sais qui c'est.
Myron ne dit rien. Il avait de plus en plus mal au ventre.
Le yacht était maintenant tout proche. Une porte sur le pont s'ouvrit et, comme Myron le craignait, Win apparut. La panique lui coupa le souffle. Win n'était pas du genre à passer dire bonjour. S'il était là, c'est que quelque chose allait vraiment mal.
Myron se leva et lui adressa un signe de la main. Win hocha à peine la tête.
— Attends, fit Terese. C'est pas ce type dont la famille possède Lock-Horne Securities ?
— Si.
— Je l'ai interviewé une fois. Le marché avait plongé. Il a un nom à rallonge, assez pompeux.
— Windsor Home Lockwood, troisième du nom.
— C'est ça. Un peu bizarre, comme mec.
Si seulement elle savait.
— Plutôt beau gosse, poursuivit Terese, dans le genre vieille famille, pourri de fric, né avec un club de golf en argent dans la main.
Comme s'il avait entendu, Win passa la main dans sa blonde chevelure et sourit.
— Vous avez un truc en commun, lui et toi, dit Myron.
— Lequel ?
— Vous le trouvez tous les deux beau gosse.
Terese le scruta.
— Tu vas repartir.
Il y avait une pointe d'appréhension dans sa voix.
Myron hocha la tête.
— Win ne serait pas là, sinon.
Elle lui prit la main. En trois semaines, c'était le premier geste de tendresse entre eux. Ça pouvait paraître bizarre : deux amants seuls sur une île, tringlant en permanence mais qui n'avaient pas échangé le moindre doux baiser, le moindre murmure affectueux. Sauf que, pour eux, il n'était question que d'oubli et de survie : deux rescapés paumés dans les décombres et qui, pas une seconde, n'envisagent de reconstruire quoi que ce soit.
Terese passait l'essentiel de ses journées à marcher seule ; lui traînait sur la plage à faire de l'exercice ou à lire. Ils se retrouvaient pour manger, dormir et baiser. En dehors de ça, ils se laissaient tranquilles pour, à défaut de guérir, au moins éviter les flots de sang. Elle aussi avait été fracassée, ça se voyait. La tragédie était récente et l'avait démolie jusqu'aux os. Mais il ne lui avait rien demandé. Et elle ne l'avait jamais interrogé non plus.
Une des règles implicites de leur petite folie.
Le yacht s'immobilisa et jeta l'ancre. Win se glissa dans un dinghy motorisé. Myron attendait. Ses orteils fouillaient le sable. Il se préparait. Quand le canot fut assez proche de la plage, Win coupa le moteur.
— Mes parents ? lança Myron.
— Ils vont bien.
— Esperanza ?
Infime hésitation.
— Elle a besoin de toi.
Win posa une semelle incertaine sur l'eau, un peu comme s'il s'attendait qu'elle supporte son poids. Il portait une chemise Oxford à boutons blancs et un bermuda Lilly Pulitzer aux couleurs assez criardes pour effrayer un banc de requins. Le yuppie du yacht. Il était mince mais la peau de ses avant-bras avait du mal à contenir des serpents d'acier.
Terese se leva tandis que Win approchait. Ce dernier admira la vue sans avoir l'air de la reluquer. Selon Myron, il était un des rares membres de la gent masculine capables d'un tel exploit. L'éducation, sans doute. Il prit la main de Terese et sourit. Ils échangèrent des plaisanteries. Qui donnèrent lieu à quelques sourires complaisants. Myron, figé, ne les écoutait pas. Terese s'excusa et retourna à la maison.
Prudent, Win la regarda s'éloigner avant de commenter :
— Élégant derrière.
— C'est à moi que tu fais allusion ? s'enquit Myron.
Win garda les yeux braqués sur... sa cible.
— À la télévision, elle est toujours assise derrière une table. Comment deviner qu'elle possède un postérieur d'une telle qualité ?
Il secoua la tête.
— C'est fort dommage.
— Tu pourrais lui suggérer de se lever une ou deux fois pendant son journal, tourner sur elle-même, se pencher en avant, quelque chose comme ça.
— Excellente idée, fit Win avant de risquer un coup d'œil vers son ami. Tu n'aurais pas pris quelques clichés en pleine action ou, mieux, un enregistrement vidéo ?
— Non, ça, c'est plutôt ton genre ou le genre rock star dépravée.
— C'est fort dommage, en vérité.
— ça va, j'ai compris, c'est dommage.
Élégant derrière ?
— Bon, qu'est-ce qui se passe avec Esperanza ?
Terese avait enfin disparu derrière la porte. Après avoir laissé échapper un infime soupir, Win se décida à faire face à Myron.
— Il va falloir une demi-heure pour refaire le plein du yacht. Nous partirons après. Tu permets que je m'assoie ?
— Qu'est-ce qui se passe, Win ?
Il ne répondit pas, préférant bien s'installer sur la chaise longue, mains derrière la tête, chevilles croisées.
— Je dois le reconnaître : quand tu décides de dérailler, c'est avec un certain style.
— Hmm.
Win détourna les yeux et, soudain, Myron comprit quelque chose : il l'avait blessé. Bizarre mais sans doute vrai. Win avait beau être un aristocrate, ou plus exactement un inadapté social au sang bleu, il n'en restait pas moins relativement humain. Les deux hommes étaient inséparables depuis la fac, et Myron s'était barré sans rien lui dire. Dans la catégorie amis, Win n'avait que lui.
— Je voulais t'appeler, dit Myron, cherchant sa voix.
Win ne fit aucun commentaire.
— Mais je savais que, s'il y avait le moindre problème, tu me retrouverais.
C'était vrai. Win était capable de retrouver un compte offshore dans l'organigramme d'une multinationale.
Il agita vaguement la main.
— Peu importe.
— Alors, quel est le problème avec Esperanza ?
— Clu Haid.
Le premier client de Myron, un lanceur droitier au crépuscule de sa carrière.
— Mais encore ?
— Il est mort, dit Win.
Myron sentit ses jambes mollir. Ses fesses trouvèrent l'autre chaise.
— Trois balles dans la peau à domicile.
— Je croyais qu'il s'était racheté une conduite, fit Myron.
Win ne dit rien.
— Quel rapport avec Esperanza ?
Win consulta sa montre.
— À l'heure où nous parlons, dit-il, elle a dû être arrêtée pour meurtre.
— Quoi ?
Encore une fois, Win ne dit rien. Il détestait se répéter.
— La police croit qu'elle l'a tué ?
— Ravi de constater que tes vacances n'ont en rien affecté tes formidables capacités de déduction.
Win offrit son visage au soleil.
— Qu'est-ce qu'ils ont contre elle ?
— L'arme du crime, pour commencer. Des taches de sang et quelques fibres. Tu as de la crème solaire ?
— Mais comment... ?
Myron s'interrompit pour scruter le visage de son ami. Comme d'habitude, cela ne lui apprit pas grand-chose.
— Tu penses qu'elle l'a tué ? se décida-t-il enfin à demander.
— Je n'en ai aucune idée.
— Tu lui as demandé ?
— Esperanza ne souhaite pas me parler.
— Quoi ?
— Et elle ne souhaite pas te parler non plus.
— Quoi ? répéta Myron. C'est ridicule. Esperanza ne tuerait jamais personne.
— Tu veux dire que, pour toi, c'est une certitude absolue, c'est ça ?
Myron encaissa. Avec difficulté. Il avait cru que sa récente expérience l'aiderait à mieux comprendre Win. Win avait tué. Souvent, même. Maintenant que Myron en avait fait autant, il s'était dit que cela créerait une sorte de lien entre eux. Mais ce n'était pas le cas. Au contraire. Leur expérience commune avait ouvert un nouveau gouffre.
Win regarda à nouveau sa montre.
— Pourquoi ne vas-tu pas faire tes bagages ?
— Je n'ai pas de bagages.
Win fit un signe vers la maison. Terese se tenait là, les regardant en silence.
— Alors, dis au revoir au Derrière et rentrons.
Harlan Coben
Harlan Coben est né en 1962 dans le New Jersey. Il y grandit et y vit toujours avec sa femme Anne, pédiatre, et leurs quatre enfants. Après avoir obtenu un diplôme en sciences politiques au Amherst College, il travaille dans l'industrie du voyage avant de se consacrer à temps plein à l'écriture.
Depuis ses débuts en 1995, la critique n'a cessé d'acclamer ses romans. Il est notamment le premier auteur à avoir reçu l'Edgar Award, le Shamus Award et le Anthony Award, les trois prix majeurs de la littérature à suspense aux États-Unis.
On lui doit notamment :
Rupture de contrat, 1995
Ne le dis à personne, janvier 2002 (dont l'adaptation cinématographique de Guillaume Canet a reçu 4 César© en 2007)
Disparu à jamais, janvier 2003
Une chance de trop, avril 2004
Juste un regard, mars 2005
Balle de match, septembre 2005
Promets-moi, mars 2007
Innocent
Faux rebond
Dans les bois
Du sang sur le green
Sans un mot
Temps mort
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Harlan Coben.