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Depuis deux ans que personne n’y avait remis les pieds, excepté quelque agent immobilier de loin en loin – et, le temps passant, de plus en plus loin –, on l’avait presque oublié. La végétation reprenant ses droits, on ne le voyait même plus du village, sauf de la Croix-des-Trois-Vents, ou peut-être du Couderc, et encore fallait-il se tordre le cou, mais nul à Gorgeon n’avait spécialement envie de se tordre le cou pour entrevoir un pan de toit.
Le village, depuis que les camions chargés de pierres, de sable et de matériaux ne dévastaient plus son unique rue, était redevenu un village. On s’y surprenait du simple plaisir, à la longue perdu, d’être heureux. Heureux de quoi ? À vrai dire, de rien : des choses aussi simples, après la tornade, que de respirer la brise du soir, de sarcler son carré de salades, ou de regarder un vol d’étourneaux en posant sur l’ombre du soir qui tombe la fatigue et le labeur du jour.
Il s’en trouvait bien encore un, de temps à autre, vacancier de retour ou parent de passage, pour lever les yeux vers le replat, là-haut, et interroger : « Et alors, il n’a toujours pas trouvé acquéreur, le château ? » « Pas qu’on sache ! » était la réponse habituelle. Et la seule exacte, d’ailleurs.
Campé devant son bar, Ricou, sa fonction le gardant plus perspicace que d’autres, demeurait optimiste :
— Porte pas peine, riait-il. Chaque matin, quelque part, y a un couillon qui se lève. Laisse le temps de la rencontre !
Le « château »… On l’avait regardé passer par camions de pierres, de sable, de bois, de tuiles, de ferrailles, de ciment, de poussière, et on avait fermé portes et fenêtres, enviant les fermes isolées.
Des mois durant, toutes ouvertures closes, les maisons du village avaient continué à vibrer, vitres et murs, à chaque passage. De quoi ébranler les nerfs des occupants. Mais, à la campagne, à force d’affronter les caprices du ciel, on a les nerfs solides. Et puis, dans un lieu où il ne se passe habituellement rien, cela occupe pour un temps les veillées, remisant dans quelque recoin les films télévisés, les vieux Détective et le goût du sang pour les effluves quelque peu enivrants de l’argent. En plus, « il », le richissime propriétaire de ce projet pharaonique, en imposait. Certains se vantaient de les avoir entraperçus, lui et son épouse, au volant d’une Jaguar, d’autres en rajoutaient, ne voulant pas être en reste. Mais si, concernant la voiture et son conducteur, les témoignages concordaient – l’homme, à quelque chose près, se ressemblant –, la femme, elle, ne cessait d’être dissemblable.
« Normal, finissait-on par admettre d’un commun accord, de nos jours, avec les teintures, en moins de deux, on te fait d’une femme une autre femme. »
En tout cas, « il », par personne interposée, avait manifesté son intention de faire travailler les entreprises locales, ce qui l’avait placé d’emblée au rang d’honnête homme. Riche et honnête. Rien d’incongru à cela : il y a des riches honnêtes comme il y a des pauvres malhonnêtes, sinon il faudrait tous rester pauvres et le monde serait sauvé !
— Il est quoi de nationalité, tu le sais, toi ? demandait, activant les aiguilles de son tricot, Amélie Cujot à sa voisine, Armelle Belin.
— Américain, à ce qu’on dit… ou, peut-être bien, hollandais.
— Vous, les bonnes femmes, fulminait l’un des joueurs de belote, abattant son atout, vous êtes toutes les mêmes : qu’un mot vous rentre dans l’oreille, il en sort plus. Il est allemand, et si je le dis, moi, c’est que je le sais. Et de source sûre !
Allemand. L’idée s’était imposée, pas nécessairement positive. On commençait à se dire : à la débâcle, il en est qui se sont enfuis par ici, pas dit qu’ils n’aient pas enfoui leur butin quelque part !
En tout cas, le pays ne chômait pas, les langues du moins. Les esprits s’enfiévraient. Et le menuisier, seule entreprise du village, travaillait, disait-on, chanceux de Pierrot, autant de nuit que de jour. On parlait de miroirs vénitiens, de poignées de portes et de robinetteries en or massif. Les gens, mine de rien, cheminaient par là-haut, qui flânant, qui suivant une piste son fusil sur l’épaule, qui poussant son troupeau de chèvres. L’œil du village, bien qu’occupé ailleurs, restait attentif à l’avancement des travaux.
Lorsque la maison sortit de terre, on se fit observer :
— C’est grand, mais, tout de même, quand c’est couché par terre, ça ne dit pas grand-chose, un château !
Quand commencèrent à s’élever les murs, les prédictions, elles aussi, montèrent. On le vit, ce château, dresser créneaux et tours, ressuscitant celui rasé par la Révolution dont demeure, plantée à l’à-pic du roc, la haute tour solitaire.
Seul bémol dans l’euphorie générale, l’opinion des plus vieilles qui, à les en croire, gardaient la mémoire pleine, souvenirs transmis par leurs aïeules, des fastes du vrai château, de sa noblesse austère.
— C’est trop blanc ! grimaçaient-elles, au fur et à mesure que s’élevait la construction.
— Trop blanc ! C’est trop blanc ! minaudaient les jeunes. Vous, les vieux, pire, les vieilles, vous n’en avez que pour le noir !
On en avait assez des histoires de tours hantées, de caveaux obscurs et d’oubliettes jonchées d’ossements. L’ennemi s’était volatilisé. On rêvait de hautes bâtisses, fenêtres ouvertes sur la plaine. On parlait de paysagistes, d’essences rares venues pour certaines du lointain Orient. Quelqu’un avait vu planter des résédas, « arrivés à plein camion ». On en rêvait, du parfum des résédas, de l’or des robinets. Cet « or massif », savouré de bouche en bouche, faisait monter sur le village une sorte de fièvre.
Après le rez-de-chaussée et le premier étage, on attendit que le château prenne son envol, et l’on vit arriver la charpente.
— Pas bête, commentèrent les anciens : sur place, le bois va durcir à cœur.
Mais le château, renonçant à défier le ciel, ne monta pas plus haut. La toiture fut posée, et dressé un mur d’enceinte dont l’altitude atteignit un mètre.
— Et l’or, là-dedans ? s’interrogeait-on, tout à coup sceptique.
— Pas de doute, confirma Pierrot Bourdin, le menuisier, toute la robinetterie est en or, et dedans, faut voir, c’est que salles des glaces ! Sans blague, on se dirait à Versailles sous Louis XIV.
Le château annoncé demeurait donc, malgré la déconvenue et de nombreux ricanements, château. Cela se confirma solennellement avec l’arrivée des fêtes de fin d’année dont l’écho des réjouissances, même si les villageois n’en profitèrent pas, devait rester longtemps dans les mémoires.
Une journée entière, de somptueuses voitures traversèrent le bourg avec du beau monde dedans.
— Pas besoin, remarquaient les femmes plantées devant leur fenêtre, un œil sur la dinde de Noël, de regarder la télévision pour voir un défilé de mode. Mon Dieu, qu’il y a des riches qui sont riches ! Mais quelle drôle d’idée de venir se perdre par chez nous !
Huit jours durant, sans qu’il en vît rien, la rumeur de la fête tomba sur le village, couvrant presque l’appel des cloches aux cérémonies religieuses.
— Hé bé, ils ont pas l’air de se faire du mauvais sang, là-haut ! commentait-on.
— Quand même, s’indignaient les femmes, le curé a eu beau carillonner sa messe de minuit, c’est pas ce qui les a fait venir !
— Que tu veux, c’est du monde, ce monde-là, que c’est pas notre monde.
— En tout cas, ils fêtent à leur manière que ça m’a l’air une drôle de manière !
— Que t’en sais ? Si ça se trouve, ils sont pas croyants : les pauvres, leur paradis, ils l’espèrent dans leur cercueil, les riches, ils l’ont trouvé dans leur berceau !
Quelques jeunes qui, à la faveur de la nuit, avaient réussi à s’approcher d’un peu plus près, commençaient à se faire une idée moins vague que les adultes et auraient aimé en voir davantage, mais deux chiens silencieux, yeux et crocs étincelants, mieux que des ponts-levis, protégeaient l’entrée du château.
Le menuisier et sa famille passèrent le meilleur Noël de leur vie. Après des mois de travail soutenu, arrivait la halte et, au bout d’un chantier de telle envergure, l’assurance pour la jeune entreprise d’un avenir plus serein. Elle n’avait reçu qu’une avance couvrant les approvisionnements en fournitures, mais la confiance est de règle au pays, et ne serait-il pas insensé d’imaginer que des riches aussi riches n’aient pas d’argent pour payer !
Avec l’écho d’orgies qui firent dresser l’oreille aux villageois, d’autres bruits se mirent à circuler : le lointain châtelain oriental, américain ou ottoman, ne serait ni châtelain ni étranger, riche seulement d’une entreprise, d’une prétention érigée en forteresse, de nombreuses et très changeantes maîtresses. Recouvrant ces bruits, une rumeur courut qui prit rapidement des proportions considérables : le bâtiment, expertises à l’appui, serait truffé de malfaçons.
Quand Pierrot Bourdin, le menuisier, et le vitrier Verdier furent sommés de venir devant un comité d’experts reconnaître leur travail, ils ne reconnurent effectivement pas grand-chose. Pierrot en pleurait :
— J’ai cru qu’un bombardement était passé par là !… Et ce pauvre Verdier avec ses galeries des glaces !… Même l’électricité, peuchère !… Comment on peut foutre un merdier pareil, mais comment on peut ? Non seulement ils veulent rien payer, mais ce serait à moi de payer la casse. Des malfaçons ! Mon travail, c’est du travail : les malfaçons, il connaît pas !
Et le procès ? Le procès, il a vite compris, pauvre Pierre :
— Des avocats, ils en ont vingt-quatre pour un qui leur mangent dans la main, et des experts, il faut voir : on craint pas de leur répondre qu’on comprend rien à ce qu’ils disent !
Ce qu’il a compris, par contre, et les autres avec lui, c’est qu’en douce terre de France, quand le pied du puissant se pose sur toi, tout ce qui fait poids alentour s’agrippe à lui pour mieux t’écraser.
En travailleur scrupuleux qu’il était, Pierre Bourdin préféra mener lui-même la besogne à son terme : il vendit ses machines, paya ses ouvriers, mit l’argent restant dans la poche de sa femme, et il sortit, lui dit-il, « respirer un coup ». On le retrouva, noyé dans le Gour des Fadets. Il n’avait pas eu le temps d’apprendre qu’Isabelle attendait enfin un petit. Cette menotte-là, si fragile, aurait bien été la seule à pouvoir le retenir.
Le ciel s’était abattu sur le village.
Peu de temps après, on apprit que le « château » avait été mis en vente, acheté par des étrangers, cette fois. Nul n’avait revu la tête du précédent propriétaire et cela valait mieux pour lui.
— Nous autres, ici, on savait pas que, quand on a des sous, on peut se faire construire un château pour pas un sou.
Et le nom de « château » demeura pour une bâtisse qui, en définitive, ne différait guère des autres que par sa taille et sa prétention. Même les fameux robinets n’avaient d’or que la couleur. En revanche, les nouveaux propriétaires héritèrent dans l’instant de la suspicion et de la rancœur qui n’avaient pu atteindre leur but :
— Tout la même clique, ces gens-là !
Le « château » ne tarda pas à se retrouver à la vente.