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Christobal de Kerniguet vivait ses dernières heures. Il avait vécu une vie bien remplie. Né le 1er janvier 1930 à 7 heures du matin, à l’heure dite et à la date prévue, il fut ce jour-là matinal et ponctuel pour la première et la dernière fois de sa vie. Christobal était le fils d’Albert-Félix, baron de Kerniguet, et de Maria del Carmen Flor del Quilombo y Joquésé, une danseuse de tango argentine rencontrée dans le swinging Montparnasse des années 1920. Il avait une sœur, Isadora, venue au monde cinq ans après lui. Il la martyrisa vigoureusement pendant toute son enfance.
Dévasté par la mort accidentelle de sa mère au retour d’un déjeuner pascal trop arrosé et furieux de ne pas avoir été autorisé à rejoindre la Résistance, Christobal s’était enfui du manoir familial, un petit château nommé Ti-Kroaz, le jour de son quatorzième anniversaire. Mais plutôt que d’aller rejoindre les Forces françaises de l’intérieur, et d’imiter ainsi le glorieux exemple d’un oncle rescapé de Verdun, il avait fugué en compagnie d’Yvonne, la bonne, une Bigoudène ventripotente de dix ans son aînée. En guise de remerciement pour son dépucelage, il lui avait promis qu’il l’épouserait et qu’ils vivraient une vie libre et heureuse, là-bas, en Amérique du Sud, loin, très loin de la petite vie étriquée qu’ils abhorraient, aux abords du golfe du Morbihan.
Son père l’avait récupéré à Bordeaux et lui avait fait visiter toutes les maisons closes de Rochefort-sur-Mer à Rochefort-en-Terre pour lui changer les idées. Convaincu que son avenir ne se trouvait pas auprès de la bonne, si bonne soit-elle, il était rentré au bercail. Tout bien considéré, Christobal n’en voulut pas à son père de cette éducation à coups de trique.
Mais son désir d’évasion le titillait toujours. Quatre ans plus tard, il s’était engagé dans la Légion étrangère à la suite d’un pari perdu. Ce colosse d’un mètre quatre-vingt-dix-huit et cent onze kilos s’y épanouit pendant une dizaine d’années, enchaînant les missions en Afrique et les opérations en Extrême-Orient. Démobilisé, il avait multiplié les business crapoteux, les combines louches et les placements hasardeux pendant une autre décennie. Définitivement grillé auprès de tous ceux qui comptaient dans la généreuse Françafrique, il était rentré au bercail à l’orée de son quarantième anniversaire.
De retour au pays, il avait continué à couler des entreprises au rythme très régulier d’une tous les trois ans. Son business plan était imparable : la première année je fais craquer une étincelle, la seconde je m’enflamme, la troisième je suis carbonisé.
Cela ne l’empêchait pas d’enchaîner les projets avec un mélange d’enthousiasme insensé et d’obstination bravache. D’autant que Christobal n’était pas du genre à avoir le triomphe modeste. Au contraire, il avait la défaite joyeuse, la déroute éclatante, la déconvenue tonitruante.
De toute façon, il pouvait toujours compter sur la fortune accumulée par son grand-père, Alphonse de Kerniguet. Ce patrimoine, qui comprenait, outre Ti-Kroaz, deux appartements boulevard Raspail et trois studios dans le Marais, était géré par un homme d’affaires royaliste qui avait fait sienne la devise de la famille d’Orange : « Je maintiendrai. » Christobal le détestait.
La Bigoudène oubliée, il avait eu son lot d’amoureuses. Sa grande taille, son corps athlétique, sa peau mate (un héritage de sa mère) et ses yeux bleus comme ceux de ses ancêtres bretons lui permettaient de multiplier des conquêtes. Sa force de séduction reposait sur une absence totale de scrupules d’ordre moral et un bagout impressionnant. Pendant ses vingt et quelques années africaines, il avait engrossé un certain nombre de femmes, assistant parfois aux accouchements avec un air poli, mais refusant énergiquement de reconnaître ses rejetons.
Ce n’est qu’à son retour en France qu’il s’était posé sans véritablement s’assagir, tant l’infidélité semblait inscrite dans ses gènes. Il avait épousé puis épuisé une jeune bourgeoise lyonnaise, discrète et romantique, qu’il avait kidnappée un soir de beuverie. À l’usage, ce petit bout de femme d’à peine un mètre soixante s’était révélée incroyablement résistante. Isabelle Morsang était la fille de Jacques Morsang, un industriel enrichi dans le commerce du cuivre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dévouée et hypocondriaque, elle aurait voulu faire médecine mais son père avait refusé, car chez les Morsang il était d’usage que les femmes ne travaillent pas.
À défaut de faire carrière, elle était tombée enceinte dès le premier soir. Ils s’étaient mariés en catimini, peu de temps avant que la grossesse ne devienne trop apparente, avec pour seuls témoins la femme de chambre de l’hôtel où ils passeraient leur nuit de noces et un sacristain neurasthénique.
À peine un an après la naissance de Ronan, un deuxième garçon était venu au monde. L’accouchement de ce gros bébé de près de cinq kilos, né deux jours après le terme de la grossesse, avait duré une douzaine d’heures. Exaspéré par la lenteur du travail, Christobal était parti de la clinique en claquant la porte pour ne revenir que le lendemain, bourré.
Épuisée par la naissance de Paul et choquée par l’attitude de Christobal, Isabelle Morsang avait refusé de décroiser les jambes en présence de son mari pendant de longues années. Jusqu’au jour où, convaincue d’être ménopausée, elle avait consenti à se donner à lui une fois de plus. Un troisième fils était apparu sept mois plus tard. Cette fois-ci, la naissance d’Archibald s’était passée sans encombre : dans sa couveuse, le nourrisson pesait à peine deux kilos.
Isabelle Morsang fut une mère exemplaire pour ses trois enfants. Infiniment tendre et compréhensive, elle cuisinait pour son quatuor des plâtrées pantagruéliques qu’ils engloutissaient bruyamment en rotant des remerciements pendant qu’elle les contemplait, assise sur un tabouret de cuisine, avec le sourire triste d’une Mater Dolorosa.
Très soucieuse pour leur santé, prête à dégainer son Vidal à la moindre occasion, elle assénait à ses hommes des « je vous soignerai tous » comminatoires. Souvent, elle était obligée de mettre ses menaces à exécution, tant ses aînés se bagarraient, à coups de pied, de poing, de boules de pétanque, de tringle à rideaux et même de tisonnier, sous l’œil effaré de leur cadet.
Impuissante face à ce déchaînement de violence, Isabelle se réfugiait dans la prière, sa seule consolation. Elle avait hérité de la foi ardente de sa mère, dont la vocation religieuse avait été contrariée par un mariage arrangé, comme il s’en pratiquait encore dans la bourgeoisie lyonnaise de la fin du dix-neuvième siècle. Isabelle de Kerniguet aurait voulu partager cette foi simple et joyeuse avec ses fils en leur faisant lire les textes de saint François d’Assise et de sainte Thérèse de Lisieux ou en leur parlant des grands mystiques qui avaient marqué son enfance, d’Hildegarde de Bingen à Charles de Foucauld.
Mais Ronan dédaignait ses « faibleries », comme il les appelait, et Paul, qui avait déjà reçu sa part de coups, ne pouvait envisager un seul instant de tendre la joue gauche. Comme si ce qu’il endurait ne suffisait pas déjà ! Seul Archibald se montrait réceptif : il accompagnait sa mère à la messe sans barguigner et la regardait réciter son chapelet en sanglotant avec un mélange d’inquiétude et de tendresse. Du haut de ses neuf ans, il la trouvait si fragile.
Il faut dire qu’elle se dévouait sans jamais se plaindre, ni quémander de l’aide. Parfois, elle laissait échapper un soupir quand Christobal lui annonçait qu’il sortait dîner. Elle savait pertinemment qu’il rentrerait tard et aviné, sentant le parfum d’une autre après avoir pétri leur contrat de mariage dans une couche étrangère. Isabelle en souffrait atrocement, à s’en griffer le corps et le visage, à s’en arracher les seins. Mais elle ne disait rien. Elle essayait de se convaincre qu’il valait mieux rester pour le bien des enfants.
Ainsi, ses hommes profitèrent d’elle pendant une bonne quinzaine d’années. Jusqu’au jour où elle fut emportée par une crise cardiaque en pleine découpe d’un gigot pascal, un couteau dans une main, un paquet de gros sel dans l’autre. On la retrouva allongée sur le sol de la cuisine, les bras en croix. Le gros sel formait une auréole autour de sa tête. Christobal y vit un signe.
Ses funérailles eurent lieu trois jours plus tard, dans une atmosphère cataclysmique. Ronan et Paul se disputèrent tout le long de la cérémonie, avec une violence si indécente que personne ne remarqua le profond chagrin d’Archibald, relégué au bout du premier rang.
Quant à Christobal, ses lamentations furent si théâtrales qu’elles en devinrent presque gênantes pour l’assistance qui ne connaissait que trop bien le quotidien de cette « pauvre Mme Kerniguet ». Le cortège se faufila ensuite dans les rues de la petite bourgade bretonne pour rejoindre le cimetière sous un crachin persistant. Décidément, chez les Kerniguet, on faisait le chemin de croix après avoir fêté Pâques.
Christobal pleura sa femme pendant trois jours sans interruption. Il but des litres de whisky pendant les trois semaines qui suivirent avant de sombrer pendant trois mois dans la pénombre d’une interminable dépression. Dans l’intervalle, tant bien que mal, Ronan, Paul et Archibald avaient terminé leur année scolaire. Mais l’ambiance était si lourde à Ti-Kroaz, Christobal mettait tant de mauvaise grâce à s’occuper de ses fils, qu’ils furent heureux d’apprendre que leur tante Isadora les invitait à passer l’été à Paris.
Leur soulagement fut de courte durée : dès leur arrivée boulevard Raspail, ils furent accueillis par une douzaine de chats teigneux qui leur firent rapidement comprendre que c’était eux les maîtres de maison. Pour ne rien arranger, les cérémonies occultes de leur tante plongeaient les trois frères dans un grand désarroi : que manigançait-elle avec ses invités étranges et ses rituels abscons ? Ils ne cherchèrent pas à comprendre. Puisqu’ils étaient livrés à eux-mêmes, ils en profitèrent pour se promener jour et nuit dans les rues de Paris.
Pendant ce temps à Ti-Kroaz, Christobal de Kerniguet s’était repris en main. Après avoir pleuré, picolé et déprimé tout son saoul, il se leva un matin, étira sa longue carcasse, se racla la gorge et décida de partir en quête d’une remplaçante.
Lorsque ses trois fils revinrent en Bretagne à la fin du mois de juillet, ils constatèrent avec effroi que leur père était remonté en selle. Pourtant, dans le train qui les emmenait vers la terre de leur enfance, ils ricanaient, ravis d’être enfin débarrassés des odeurs âcres, insupportables et entêtantes d’encens et de pipi de chat. Leurs cœurs battaient fort lorsqu’ils descendirent du train : ils allaient retrouver Ti-Kroaz, la plage, les copains, leur vie d’avant. Ils ne tardèrent pas à déchanter.
En leur absence, Christobal s’était trouvé une autre passion : la sculpture. Comme d’habitude, il n’avait pas fait les choses à moitié. Les communs, réaménagés jadis par le père de Christobal pour accueillir les invités, avaient été convertis en un immense atelier. Dans le manoir, chaque recoin de pièce était occupé par un enchevêtrement d’esquisses, de burins, de marteaux, de maquettes, de couteaux et de crayons, le tout recouvert par une fine couche de plâtre. Aussi, puisque les invités ne pouvaient plus dormir dans la grange, c’est dans les chambres des enfants qu’ils s’installeraient, lesquelles avaient été soigneusement vidées de leur décoration. Ronan, Paul et Archibald n’étaient plus chez eux.
L’irruption de Solange dans la vie de leur père n’allait pas améliorer les choses. Cette robuste Bretonne au visage carré, au menton en galoche et au derrière péninsulaire prit rapidement une place prépondérante dans la vie de Christobal. Elle était costaude quand Isabelle incarnait la fragilité, rustique quand leur mère était sensible, active quand la défunte était, au fond, contemplative. Le seul point commun entre les deux femmes était une passion pour les questions médicales. C’était à croire que Christobal de Kerniguet aimait s’entourer d’infirmières.
Étrangement, les œuvres signées Kribal (le sigle CK étant déjà pris) remportèrent assez rapidement un certain succès. Certes, on ne s’arrachait pas ses sculptures – des sexes dressés enrobés de billets de banque – des collines huppées de Los Angeles aux quartiers d’affaires de Beijing. Mais, pour la première fois de sa vie, Christobal goûtait la saveur sucrée de la réussite. Il exposa ses œuvres dans une bonne partie du grand Ouest, de La Baule à Deauville, en passant par Vannes, Quimper et Dinan.
Du côté de Ti-Kroaz, on ne s’épuisait pas en conjectures. Christobal vendait ses œuvres au plus offrant. L’argent qu’il gagnait ainsi lui permettait de rembourser d’anciennes dettes, de racheter du matériel et d’inviter, parfois, ses fils à dîner. À chaque fois, il ne manquait pas de leur rappeler sa grande générosité. La colère et la consternation de Ronan, Paul et Archibald contre cette nouvelle lubie finirent par se transformer en un mélange de résignation et de fierté. En revanche, la plupart des anciens amis de Christobal s’éloignèrent.
Christobal avait changé. Systématiquement vêtu d’un long sari de couleur violette, il déambulait dans les rues du village, l’air important. Il arborait désormais une longue barbe blanche qu’il lissait doucement en plissant des yeux quand il s’adressait à un interlocuteur. Ce qui lui arrivait de plus en plus rarement, car il était sourd comme un pot et s’exaspérait de ne pas entendre. Ses fils, ses amis et ses admirateurs avaient renoncé à lui téléphoner, effarés par ses vociférations. Christobal, lui, considérait que cette aphasie lui conférait une certaine aura.