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Rien. Bennie Rosato et sa vraie jumelle n’avaient rien en commun. Sauf leur ADN. Elles partageaient ces mêmes yeux bleus, ces pommettes saillantes, ces lèvres charnues, mais chaque fois que Bennie regardait Alice Connelly, elle ne voyait qu’une chose : leurs différences. Ce soir, Bennie portait un tailleur kaki, une chemise blanche et des escarpins marron, bref, son uniforme d’avocate. Alice, elle, était en short moulant et haut noir échancré, exhibant un décolleté dont Bennie se demandait si elle possédait le même. Il faudrait qu’elle pense à jeter un œil sous sa chemise, dès son retour chez elle. C’était Alice qui s’était chargée du dîner. Elle ouvrit la porte du four, qui laissa s’échapper le fumet d’un poulet rôti.
— C’est prêt, enfin.
— Ça sent super bon.
— Ça te surprend ?
— Mais non, pas du tout. Bennie changea de sujet. J’aime bien ta nouvelle maison, elle est géniale.
— Ah oui, d’accord… Alice se retourna, fourchette à découper à la main. Tu dis ça avec un air condescendant… Pourquoi ?
— Mais non, enfin, pas du tout.
— Mais si. Ce sera beaucoup mieux quand j’aurai rapporté toutes mes affaires, le loyer n’est pas très élevé. Forcément, la copropriété n’arrive pas à la vendre. Autrement, je n’aurais jamais pu me le permettre. Je n’ai pas ton argent, moi.
Bennie ne releva pas.
— Ce n’est pas plus mal que ce soit meublé.
— Ces trucs nuls ? Ces meubles, c’est de la récup.
Alice se dégagea le front d’une mèche de cheveux noire et soyeuse, encore une autre différence entre les deux sœurs. Elle se lissait les cheveux au séchoir et son eyeliner était parfait. Bennie, elle, laissait les siens boucler naturellement et confondait maquillage et pommade rosat. Elle but une gorgée de vin, elle avait chaud. Il n’y avait pas de clim, la cuisine était petite et spartiate, avec juste des chaises en bois noueux et une table d’une essence de couleur sombre. Un luminaire en verre dispensait une faible lumière verdâtre et l’enduit des murs était aussi zébré de fissures qu’un ciel d’été orageux. Ce pavillon avait quand même son charme rustique, surtout grâce au cadre, celui de la campagne vallonnée du sud-est de la Pennsylvanie, à une heure environ de Philadelphie.
Alice posa sur la table le poulet qui nageait dans son jus, puis elle prit place.
— Pas de bobo, c’est du bio.
— Alors comme ça, maintenant, tu te nourris sainement, hein ?
— Que veux-tu dire ? J’ai toujours mangé sainement. Et toi alors, tu sors avec quelqu’un ? Lui lança Alice.
— Non.
— Depuis combien de temps tu ne t’es plus fait sauter ?
— Charmante conversation. Bennie croqua dans une pomme de terre – savoureuse. Le sexe… ça me manquerait… si je savais encore à quoi ça ressemble.
— Et cet avocat avec qui tu vivais, qu’est-ce qu’il est devenu ? Il s’appelait comment, déjà ?
— Grady Wells.
Bennie en eut un pincement au cœur. Grady. Elle finirait bien par l’oublier – d’ici une dizaine d’années.
— Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ça ne collait pas entre nous.
Bennie mangeait vite. Il lui avait fallu une éternité pour arriver de Philadelphie, à cette heure de pointe. Elle ne serait pas de retour chez elle avant minuit et ce n’était franchement pas ainsi qu’elle avait envie de terminer cette semaine épuisante.
— Et après Grady, tu es sortie avec qui ?
— Avec personne qui compte vraiment.
— Oui, mais bon, alors, c’est lui qui s’est tiré ?
Bennie resta tête baissée sur son poulet, afin de mieux masquer l’expression de son visage. Elle ne comprenait pas comment faisait Alice pour toujours avoir de telles intuitions sur son compte. Elles n’avaient jamais vécu ensemble, même pas bébés, et pourtant sa sœur prétendait conserver des souvenirs du ventre de leur mère. Bennie, elle, n’était pas fichue de retenir où elle mettait ses clefs de voiture.
— Alors, quoi de neuf dans ta vie ? Et ne me sers pas la version officielle. J’ai vu ton site internet.
— Rien. Que du boulot. Et toi ?
— Je fréquente quelques types sympas, et je fais de l’exercice. Je me suis même inscrite dans un club de sport. Alice replia son bras gracile en une boule de muscle. Tu vois ?
— Bravo. À une époque, Bennie avait été rameuse d’élite, mais ces derniers temps, elle avait été trop occupée pour s’entraîner. Au fait, j’ai entendu dire le plus grand bien de ton travail chez PLG. Karen te trouve formidable.
— Ah, tu m’espionnes, maintenant ?
— Bien sûr que non. Je suis tombée sur elle à une vente de charité.
Alice haussa le sourcil.
— Elle se sent obligée de te faire son rapport uniquement parce que tu m’as dégoté ce boulot ?
— Non, mais quand je la vois, on se parle. Elle me connaît, comme elle connaît presque toute l’association du barreau. Il faut bien, on soutient tous le Public Law Group.
Bennie sentait la migraine monter. Elle avait perdu une requête devant la cour ce matin, et c’était resté l’événement marquant de sa journée.
— Alors, elle t’a raconté quoi, au juste ? Elle qui adore les commérages.
— Cela n’avait rien à voir avec ça. Bennie but une gorgée de vin, ce qui n’arrangea rien. Tout ce qu’elle m’a dit, c’est qu’ils t’appréciaient. Ils vont te confier l’administration du cabinet, les salaires, les relations avec le personnel, en plus du travail d’auxiliaire juridique.
— Plus maintenant. J’ai démissionné.
— Quoi ? fit Bennie, qui n’avait rien vu venir. Tu as quitté PLG ? Quand ?
— L’autre jour. Ce n’était pas un job pour moi et c’était super mal payé.
— Mais il faut bien que tu démarres quelque part. Bennie ne pouvait cacher son désarroi. Elle s’était démenée pour Alice, et maintenant, ses amis de PLG allaient se retrouver en carafe. Ils t’auraient offert une promotion, avec le temps.
— Quand, dans dix ans ? Alice leva les yeux au ciel. Ce boulot, c’était barbant, et ces gens sont carrément ennuyeux. Je préférerais travailler avec toi, chez Rosato & Associés.
Rien qu’à cette idée, Bennie en avait déjà la bouche sèche. Elle ne pouvait s’imaginer Alice intégrer son cabinet.
— Je n’ai pas besoin d’auxiliaire juridique.
— Je peux répondre au téléphone.
— J’ai déjà une réceptionniste.
— Bon, eh bien, vire-la, cette conne.
Bennie se sentait de plus en plus grincheuse. C’était peut-être cette migraine, de plus en plus tenace.
— Je l’aime bien. Jamais je ne lui ferais une chose pareille.
— Même pas pour moi ? Tu es ma seule famille.
— Non. Bennie tâchait de rester polie. Être le chaperon de sa sœur, cela commençait à lui peser. Je ne peux pas la virer. Je m’y refuse.
— D’accord, parfait, alors fais preuve d’un peu d’imagination. Tu as besoin de quelqu’un pour tenir la boutique, non ?
— C’est moi qui tiens la boutique.
Alice s’étrangla de rire.
— Si tu veux mon avis, tu aurais bien besoin d’un coup de main pour serrer la vis à ton petit personnel. Ces filles qui travaillent pour toi, elles mériteraient qu’on les dresse, surtout la plus jeune, Mary DiNunzio. Il est temps qu’elle grandisse, ta petite copine.
— C’est parfaitement faux. Bennie regrettait d’être venue. Elle se sentait nauséeuse. Elle en avait perdu l’appétit. Elle posa sa fourchette. DiNunzio est une bonne avocate. Et elle pourrait devenir associée, dès le mois prochain.
— Justement, comme ça, je serai ton assistante. J’accepte 90 000 dollars par an, salaire de départ.
— Écoute, je ne peux pas tout le temps m’occuper de résoudre tes problèmes. Elle avait la tête qui cognait. Je t’ai déniché un boulot, et tu laisses tomber. Si tu veux un autre boulot, tu vas devoir te le trouver toute seule.
— Merci, maman. Alice eut un sourire amer. L’économie est au fond du trou, au cas où tu n’aurais pas remarqué.
— Tu n’avais qu’à y penser plus tôt. Tu te dégoteras bien quelque chose, si tu cherches. Tu as fait des études supérieures et tu as quantité… d’aptitudes et… Oh, ma tête…
Subitement, la cuisine se mit à tournoyer devant elle comme un tableau de spin painting, et elle s’effondra sur la table. Son visage atterrit au bord de son assiette sale, et sa main renversa son verre d’eau au passage.
— Ouh là, tu as mal à la tête ? fit Alice avec un petit rire. Ça, c’est pas de bol.
Bennie ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Elle se sentait ivre. C’était impossible. Ses yeux refusaient de rester ouverts.
— Tu es vraiment trop stupide. Tu crois franchement que j’ai envie de travailler pour toi ?
Bennie essaya de relever la tête, mais elle en était incapable. Son corps était sans force. Les bruits, les couleurs, tout tourbillonnait.
— Laisse tomber. C’est terminé.
Impuissante, Bennie vit l’obscurité s’abattre sur elle.
* * *
Elle se réveilla, groggy. Elle ouvrit les yeux, mais tout resta d’un noir d’encre. Elle ne savait pas où elle était. Apparemment, elle était en position allongée. Où se trouvait la cuisine ? La maison ? Et Alice ? Elle n’y voyait rien. S’était-elle endormie ? Elle se redressa. Vlan!
— Ouh ! s’entendit-elle crier, un peu sonnée.
Elle laissa retomber sa tête et se cogna la nuque. Contre quoi ? Mais où était-elle ? Rêvait-elle ? Était-elle éveillée ? Une question chassait l’autre, un véritable cercle vicieux. Il faisait tellement noir. Si elle s’était endormie, il serait grand temps de se réveiller.
Elle leva la main. Pan! Ses doigts heurtèrent quelque chose de dur, au-dessus d’elle. En un éclair, elle se revit en train de dîner avec Alice. Ce dîner, il avait bien eu lieu, non ? Elle ne l’avait pas rêvé ? Elle s’était effondrée la tête la première sur la table et s’était cogné la joue.
Laisse tomber. C’est terminé.
Elle essaya de se souvenir. Ces mots-là, les avait-elle bien entendus ? Alice les avait-elle vraiment prononcés ? C’était quoi, tout ça ? Où se trouvait-elle ? Le seul bruit audible, c’était celui de sa respiration. Elle leva les bras avec précaution et se heurta à cette paroi au-dessus d’elle. Elle en tâta la surface du bout des doigts. C’était dur. Rugueux. Elle appuya dessus, mais ça ne bougeait pas. Elle frappa dessus et entendit un cognement, comme du bois. On aurait dit un toit.
Un couvercle.
Elle ne comprenait rien. Ça la dépassait. Elle avait les bras repliés à angle droit. Cette paroi de bois était à moins de trente centimètres de son visage. Elle plaqua les bras de part et d’autre, contre les flancs de cette boîte. Et puis elle sentit encore une autre surface de bois sous ses doigts, derrière sa tête. Elle tendit les bras, tâta cet autre panneau. Encore une cloison ? Elle changea de position, se retourna sur le dos en se contorsionnant. Ses orteils entrèrent au contact de quelque chose. Elle avait les pieds nus, ses chaussures avaient disparu. Elle sentit un contact dur sous ses pieds. Elle tendit les orteils. On aurait dit un fond.
C’est une boîte. Je suis dans une boîte ?
Elle n’y comprenait rien. C’était impossible. Elle se palpa le corps du cou jusqu’aux genoux. Elle avait encore son tailleur. Sa jupe, apparemment, il y avait une déchirure. Ses genoux étaient douloureux. Elle sentit quelque chose d’humide. Du sang ? Pas de panique, se dit-elle. L’air sentait le rance. Elle cligna des yeux dans l’obscurité, mais elle demeurait dans le noir absolu.
Elle explora ce couvercle. Son cerveau allait si vite que ses doigts étaient à la traîne. Ce couvercle, il était scellé. À l’intérieur de cette boîte, il n’y avait rien. Pas d’air, pas d’eau, rien à avaler. Et pas de trou pour respirer non plus. Elle s’efforça de garder son calme. Elle avait besoin de comprendre ce qui se passait. Ce n’était pas un rêve, c’était réel. Elle n’arrivait pas à y croire, et en même temps elle y croyait, c’était les deux à la fois. Était-elle vraiment enfermée dans une boîte ? Alice viendrait-elle la sortir de là ? Ou quelqu’un d’autre ?
Une sensation de terreur s’insinua en elle. Au bureau, elle n’avait dit à personne où elle allait. On était vendredi soir, et les collaborateurs du cabinet étaient partis chacun de leur côté. DiNunzio se rendait chez ses parents pour un dîner de famille, accompagnée de Judy Carrier. Anne Murphy était en vacances, tout comme Lou Jacobs, l’enquêteur du cabinet. Le meilleur ami de Bennie, Sam Freminet, était parti en escapade sur l’île de Maui, à Hawaii, et pour les autres, elle n’était pas proche d’eux. Personne ne s’apercevrait de sa disparition avant lundi matin.
Prise de panique, elle explosa, hurla, martela le couvercle de ses deux mains. Il ne bougea pas. Elle continua de frapper de toutes ses forces. Elle était moite de sueur. Le couvercle ne remuait toujours pas. Elle en ausculta les bords de ses doigts tremblants. Il était scellé, oui, mais comment, elle l’ignorait. Elle n’entendit pas un clou céder, rien.
Elle poussa, elle cogna, et puis elle tapa dedans à coups de pied, de ses orteils nus contre le bois. Le couvercle ne bougeait toujours pas. Pétrifiée de terreur, elle ne s’arrêta pas, et une minute après elle s’entendit hurler. Des mots qui lui firent honte.
— Je t’en supplie, Alice, au secours !