DÉCEMBRE 1970
Samedi 19 décembre
Elle avait intérêt à décamper, et vite.
A aucun prix les habitants de cette ferme isolée ne devaient s’apercevoir de sa présence.
Mais l’homme se dressa soudainement devant elle, comme surgi de terre, et lui barra la sortie au moment même où elle atteignait la porte de la ferme. Il était grand, vêtu d’un jean et d’un pull, une tenue assez correcte qui ne cadrait pas avec l’état de délabrement de la propriété. Ses cheveux gris étaient coupés très court. Il posa sur elle des yeux clairs où ne se lisait aucune expression.
Semira espéra de toutes ses forces qu’il ne l’avait pas vue derrière les étables. Peut-être avait-il aperçu sa voiture et venait-il simplement vérifier qui était l’intrus. Elle se dit que sa seule chance était de jouer les innocentes avec toute la conviction dont elle était capable, en dépit d’un cœur qui cognait à se rompre et de genoux qui menaçaient de lâcher. Elle sentit la transpiration perler sur son visage malgré le froid mordant de cet après-midi crépusculaire de décembre.
L’homme s’adressa à elle d’une voix aussi froide que ses yeux :
— Qu’est-ce que vous faites là ?
Elle risqua un sourire tremblant.
— Ouf !… J’avais peur qu’il n’y ait personne…
Il la scruta des pieds à la tête.
Semira essaya d’imaginer ce qu’il voyait. Une petite femme fluette, de moins de trente ans, chaudement emmitouflée dans un pantalon, des bottes fourrées, un gros anorak. Des cheveux noirs, des yeux noirs. Une peau foncée. Pourvu qu’il n’ait rien contre les Pakistanais ! se dit-elle. Pourvu qu’il ne s’aperçoive pas que cette Pakistanaise a peur à en vomir !
Elle avait l’impression qu’on pouvait sentir l’odeur de sa terreur.
Il eut un geste de la tête en direction du petit bois qui s’étendait au pied de la colline.
— C’est votre voiture ?
Elle avait eu tort de se garer là. Les arbres ne cachaient rien. Ils étaient trop espacés et avaient perdu leurs feuilles. Il avait dû la voir du haut d’une fenêtre et ça l’avait intrigué.
Quelle idiote ! Venir se perdre par ici sans avertir personne ! Et surtout, se mettre bien en vue de la baraque !
— Je… je me suis trompée de route, bafouilla-t-elle. Je me demande comment j’ai fait pour me retrouver ici. Quand j’ai vu votre maison, j’ai pensé que je pourrais demander si…
— Quoi ?
— Je viens d’arriver dans la région…
Sa voix n’était pas naturelle pour deux sous, beaucoup trop haut perchée et un peu aiguë… mais l’autre ne connaissait pas sa vraie voix, n’est-ce pas ?
— En fait, je voulais… je voulais…, poursuivi-t-elle.
— Où c’est que vous voulez aller ?
Dans la tête de Semira, c’était le vide complet.
— A… à… comment ça s’appelle déjà… ? balbutia-t-elle, cherchant désespérément un nom.
Elle passa sa langue sur ses lèvres desséchées. Elle se trouvait en face d’un psychopathe. D’un type dont la place était à l’asile, en isolement. Jamais elle n’aurait dû s’aventurer jusque-là toute seule, dans ce trou perdu où personne ne l’entendrait si elle appelait au secours.
Elle n’avait pas droit à l’erreur.
— A…
Enfin, elle eut une inspiration :
— A Whitby, dit-elle. Je veux aller à Whitby.
— Ben dites donc, vous êtes drôlement loin de la route !
— Oui, c’est bien ce qu’il m’a semblé.
Elle eut un nouveau sourire crispé. L’autre se contenta de la dévisager de ses yeux fixes sans lui rendre son sourire. Mais malgré l’impassibilité qui émanait de lui, Semira sentait sa méfiance… une suspicion qui semblait augmenter à chaque seconde.
Vite ! Il fallait partir, tout de suite !
Elle se contraignit à rester tranquillement sur place au lieu d’obéir à son impulsion et de prendre ses jambes à son cou.
— Vous pouvez peut-être me dire par où je peux rejoindre la route ?
Il ne répondit pas. Il se contenta de la transpercer de ses yeux bleu pâle, ses yeux glacés. Jamais elle n’avait vu des yeux pareils, si froids qu’ils semblaient sans vie. Elle sentit un nerf tressauter violemment sous son menton. Par bonheur, il était dissimulé par son écharpe.
Ce silence était trop long. Il cherchait à savoir. Il ne la croyait pas. Il évaluait le risque que cette personne petite, menue, lui faisait courir. Il l’étudiait comme s’il voulait pénétrer dans les arcanes de son cerveau.
Puis, tout à coup, une expression de mépris lui déforma le visage. Il cracha par terre.
— Sales métèques ! Faut que vous veniez envahir le Yorkshire, maintenant ?
Elle sursauta. Se demanda s’il était raciste ou s’il voulait simplement la provoquer pour la faire sortir de sa réserve. S’il voulait qu’elle se trahisse.
« Ne réagis pas. Fais comme si de rien n’était », s’enjoignit-elle.
Elle sentit un sanglot monter dans sa gorge. Elle ne put éviter de laisser échapper un son rauque. Non, elle ne pouvait faire comme si de rien n’était. Elle ne savait pas combien de temps elle pourrait contenir son sentiment de panique.
— Mon… mari est anglais, dit-elle.
C’était une chose que jamais elle ne disait. Jamais elle ne se cachait derrière John quand elle tombait sur des préjugés concernant sa couleur de peau. Mais cette fois, son instinct lui avait dicté de le faire. Son vis-à-vis savait maintenant qu’elle était mariée et que quelqu’un la rechercherait s’il lui arrivait quelque chose. Quelqu’un qui ne serait pas un étranger, mais quelqu’un du pays qui saurait immédiatement ce qu’il fallait faire en cas de disparition. Quelqu’un que les policiers prendraient au sérieux.
Impossible de voir si ses paroles avaient eu un effet.
— Fous le camp ! dit l’autre.
Ce n’était pas le moment de s’énerver à cause de sa grossièreté et de son racisme. Non, l’essentiel était de s’en tirer et de filer tout droit à la police pour le dénoncer.
Elle tourna les talons. S’efforça de marcher d’un pas régulier, de ne pas s’enfuir au pas de course comme elle brûlait de le faire. De lui faire croire qu’elle était offensée par ses paroles.
Elle avait déjà parcouru quelques mètres lorsque sa voix l’arrêta :
— Hé ! dis donc ! Attends un peu !
Il s’avança vers elle. Elle sentit son haleine. Il puait la clope et le lait aigre.
— T’es allée à l’arrière voir les cabanes, hein ?
Elle avala sa salive. La sueur jaillit par tous les pores de sa peau.
— Quelles… quelles cabanes ?
Il la dévisagea. Dans ses yeux durs, elle lut ce qu’il voyait dans ses propres yeux : elle était au courant. Elle connaissait son secret.
Maintenant, il n’avait plus de doute.
Elle se mit à courir.
JUILLET 2008
Mercredi 16 juillet
1
Il s’apprêtait à quitter l’école pour rentrer chez lui lorsqu’il remarqua la jeune femme qui s’attardait à la porte du bâtiment. Visiblement, elle hésitait à affronter la pluie qui tombait à verse d’un ciel trop sombre pour un début de soirée d’été. Il était près de dix-huit heures. Après une journée étouffante, un violent orage s’était abattu sur Scarborough et à présent, c’était le déluge. La cour de la Friarage School était déserte. D’énormes flaques d’eau se formaient dans les creux du revêtement d’asphalte. Le ciel n’était plus qu’un chaos de nuages bleu nuit qui se déversaient sur la terre avec fureur.
L’inconnue portait une robe d’été fleurie, un peu démodée, qui lui battait les jambes, et une longue natte de cheveux blond cendré dans le dos. Elle était munie d’une sorte de sac à provisions. D’après lui, elle n’appartenait pas au personnel enseignant. Peut-être était-ce une nouvelle prof. Ou alors, elle suivait des cours pour adultes à l’école.
Intrigué, il se rapprocha d’elle en se demandant s’il devait l’aborder. Ce côté bizarrement désuet excitait sa curiosité. Alors qu’elle n’avait sans doute guère plus de vingt ans, elle était très différente des filles de cet âge. Sa vue n’avait rien d’émoustillant, mais, tout de même, elle attirait le regard. On avait envie de voir son visage. De l’entendre parler. De savoir si elle était réellement le contre-exemple de son époque et de sa génération.
Lui qui était fasciné par la gent féminine connaissait à peu près tous les types de femmes et, par conséquent, était particulièrement intéressé par celles qui n’étaient pas comme les autres.
Il se lança.
— Vous n’avez pas de parapluie ? lui demanda-t-il.
Pas très original, comme technique d’approche, mais compte tenu des circonstances, la question s’imposait d’elle-même.
L’inconnue n’avait pas remarqué sa présence. Elle sursauta. Puis elle se tourna vers lui. Il s’aperçut alors de son erreur : son âge, ce n’était pas vingt ans, mais au moins trente-cinq, voire plus. Elle avait une tête sympathique, mais insignifiante. Un visage pâle, sans maquillage, pas beau, pas laid, un visage qu’on oubliait au bout de deux minutes. Ses cheveux étaient tirés en arrière sans grand soin. Si elle représentait un type de femme qui la distinguait de la masse, ce n’était pas consciemment, mais simplement parce qu’elle n’avait pas en elle une once de coquetterie.
Une fille gentille et timide, décida-t-il, et sans aucun intérêt.
— J’aurais dû me douter qu’il y aurait de l’orage, dit-elle, mais à midi, quand je suis partie, il faisait si chaud que je me serais sentie ridicule avec un parapluie.
— Vous allez où ?
— A l’arrêt de bus de Queen Street. Ce n’est pas loin, mais d’ici là, je serai trempée.
— A quelle heure passe votre bus ?
— Dans cinq minutes, et c’est le dernier aujourd’hui, répondit-elle d’un ton plaintif.
Sans doute vivait-elle dans un de ces villages qui entouraient Scarborough. Dès qu’on avait passé les limites de la ville, on se retrouvait sans transition à la campagne, au milieu de nulle part, dans des hameaux constitués de quelques fermes très éloignées les unes des autres et sans grands moyens de transport publics. Le dernier bus à 18 heures ! L’âge de pierre, pour les jeunes !
Si elle avait été jeune et belle, il n’aurait pas hésité une seconde. Il l’aurait ramenée chez elle en voiture. Avant, il l’aurait invitée à prendre un pot dans un pub du port. Il avait un rendez-vous, mais dans la soirée seulement. Et la perspective d’attendre jusque-là dans la chambre qu’il sous-louait dans une maison du bout de la rue n’était pas très engageante.
Mais celle de rester assis en face de cette vieille fille – voilà, c’était ça, c’était le genre vieille fille – dans un troquet et passer la soirée en face de son visage blafard n’était pas plus réjouissante. Mieux valait encore regarder la télé !
Pourtant, il hésitait à la laisser en plan. Elle avait l’air tellement… abandonné.
— Vous habitez où ? demanda-t-il.
— A Staintondale.
Il leva les yeux au ciel. A Staintondale !… Une route, une église, un bureau de poste où on pouvait aussi acheter les produits alimentaires de base et des magazines. Quelques maisons. Une cabine téléphonique rouge qui servait également d’arrêt de bus. Et des fermes qui avaient l’air d’avoir été jetées au hasard dans la nature.
— A Staintondale, vous aurez sans doute encore de la marche à faire depuis l’arrêt de bus, supposa-t-il.
Elle acquiesça :
— Oui, presque une demi-heure.
Bon… il avait commis l’erreur de l’aborder. Il avait l’impression qu’elle avait senti sa déception et quelque chose lui disait que c’était pour elle une situation douloureuse. Sans doute lui arrivait-il souvent d’éveiller l’attention masculine et de constater que celle-ci disparaissait dès le premier contact. Peut-être devinait-elle qu’il lui aurait proposé son aide si elle avait été un peu plus intéressante, mais qu’il ne fallait pas y compter.
— Vous savez, se hâta-t-il de dire avant de permettre à son égoïsme et à sa paresse de prendre le dessus, j’ai ma voiture pas très loin. Je peux vous ramener chez vous, si vous voulez.
Elle leva sur lui des yeux incrédules.
— Mais… ce n’est pas à côté… Staintondale, c’est…
Il ne la laissa pas poursuivre :
— Je connais. Je n’ai rien d’urgent à faire pour l’instant. Un petit tour à la campagne ne me fera pas de mal.
— Mais… vous avez vu le temps ? objecta-t-elle.
Il sourit.
— Je vous conseille d’accepter ma proposition. Déjà, c’est raté, pour votre bus. Et ensuite, même si vous avez la chance de l’attraper, vous vous en sortirez avec un bon rhume.
Elle hésitait, visiblement méfiante. Elle était en train de se demander pourquoi il faisait ça. Elle était assez réaliste pour savoir qu’un type séduisant comme lui – il le savait d’expérience – ne pouvait être attiré par une femme comme elle. Elle le soupçonnait sans doute, soit d’être un psychopathe mû par de mauvaises intentions, soit une bonne âme prise de pitié pour une pauvre fille désemparée. Les deux réponses étaient aussi peu engageantes l’une que l’autre.