« Le problème des intellectuels, c’est qu’ils reprochent à la télévision de n’être pas assez bonne. Ils sont suspects de vouloir mettre Arte sur toutes les chaînes et d’imposer leurs préférences culturelles à tout le monde. Pour ma part, je ne crois pas qu’il y ait une bonne ou une mauvaise télévision – je préfère qu’il n’y ait pas de télévision du tout. »
Alexandre Lacroix, philosophe²
« Parce que les influences médiatiques sont subtiles, cumulatives, et qu’elles adviennent sur une longue période de temps, parents, pédiatres et éducateurs peuvent ne pas être conscients de leur impact. »
Victor Strasburger, professeur de pédiatrie, école de Médecine, université de New Mexico³
Je suis chercheur. En tant que tel, j’apparais dans le répertoire de diffusion des principaux journaux scientifiques liés au champ des neurosciences fondamentales et cliniquesi. À chaque nouvelle parution, ces journaux m’envoient leur sommaire, afin que je puisse identifier les travaux susceptibles de m’intéresser. Depuis quinze ans, il ne s’est pas passé une semaine sans que j’extraie au moins un ou deux papiers relatifs aux effets délétères de la télévision sur la santé psychique, cognitive et somatique de l’enfant. La tendance est tellement massive que certains spécialistes n’hésitent plus à évoquer un véritable problème de santé publique4. Des voix commencent même à s’élever pour réclamer l’extension, aux grands groupes audiovisuels, des poursuites pénales originellement diligentées contre les industriels du tabac et de la malbouffe5. L’analogie est loin d’être incongrue. En effet, l’industrie du tabac fut condamnée en son temps pour avoir indûment stimulé le caractère addictif de produits dont elle connaissait le danger6. De nos jours, le complexe médiatico-publicitaire dépense des sommes faramineuses pour identifier et manipuler les ressorts d’une dépendance cathodique dont il devient de plus en plus difficile de nier l’existence7-12. Psychologie, neuro-imagerie, éthologie, ethnologie, sociologie, aucune branche des sciences humaines et médicales n’est dispensée d’apporter son obole à la Cause mercantile13-21. Depuis quelques années, le neuro-marketing s’érige en nouveau graal manipulatoire. Son credo : aller chercher les failles les plus intimes de notre cerveau pour asservir, à notre insu, nos comportements, nos désirs, nos peurs, nos pulsions, nos représentations, nos décisions. Dans un ouvrage récent, deux spécialistes du sujet résument ainsi l’approche : « Visez le petit. Préparez votre cible. Marquez-la au front le plus tôt possible. Seul l’enfant apprend bien. […] Les cigarettiers et les limonadiers savent que plus tôt l’enfant goûtera plus il sera accro. Les neurosciences ont appris aux entreprises les âges idéaux auxquels un apprentissage donné se fait le plus facilement22. » Pouvons-nous tolérer ce genre d’abjection ? Pouvons-nous rester impassibles lorsqu’une armée de cupides charognards mobilisent tous les outils de la recherche moderne afin d’offrir à Coca-Cola « du temps de cerveau humain disponible23 » ? Pouvons-nous accepter qu’un « troisième parent cathodique24 » pénètre subrepticement l’intimité psychique de nos enfants afin de susciter chez eux des comportements de dépendance ou d’achat aux effets sanitaires dévastateurs ? Bien des gens semblent penser que non, parmi lesquels des universitaires16, 25, des journalistes13, 17, 18, 26, des spécialistes de la convention internationale des Nations unies sur les droits de l’enfant27 et de nombreux artistes, cadres ou dirigeants de l’industrie audiovisuelle qui refusent de livrer leur précieuse descendance aux affres de « la boîte à images »28-31. Comme le résume Liliane Lurçat avec son talent coutumier, « quelle est la liberté des enfants, si ce n’est d’être des enfants, et au nom de quoi peut-on se permettre d’agir sur eux avec une telle puissance ? Quelle est la liberté des adultes, si ce n’est de pouvoir comprendre, et pourquoi alors cibler l’émotion plutôt que la raison ?25 ».
Petits précis de balivernes ordinaires
En théorie, les éléments précédents devraient a minima causer quelque inquiétude aux parents et spectateurs que nous sommes. Pourtant, en pratique, l’écrasante majorité du corps social se désintéresse souverainement du problème. Pour déconcertant qu’il soit, ce constat n’est guère surprenant. En effet, critiquer la télévision c’est, en bout de chaîne, éreinter celui qui la regarde. Si vous dites « la télé affecte profondément notre rapport au monde », le consommateur lambda entendra « je ne suis qu’un veau aboulique et crétin ». De même, si vous affirmez « la télé est toxique pour les enfants », la fameuse ménagère de moins de 50 ans traduira « je suis une mauvaise mère et j’éduque mal mes gosses ». Ce genre d’idées passe d’autant plus mal qu’une armée d’« éminents spécialistes » s’évertuent à saturer l’espace public de propos lénifiants et de tribunes gluantes. De saisissants verbiages en tragiques logorrhées, nos savants diafoirus catéchisent ardemment les louanges de saint Tube cathodique. La télévision aide nos enfants à grandir32. Elle est un instrument extraordinaire de culture démocratique33. Les images qu’elle produit sont bienfaisantes34. La profonde sagesse des décideurs nous préserve du pire35. Les contempteurs de la petite lucarne sont démagogues36, incompétents37, réactionnaires 38, hystériques34, névrosés39, 40, vantards41, méprisants42, jaloux43 et, pour tout dire, débordés par une « modernité [qui] nous renvoie au temps qui passe et à la crainte de l’inconnu »40. En dénonçant la télévision, les sombres empêcheurs de regarder en rond « se donnent bonne conscience »36 et tentent de « se refaire une virginité sur le dos des médias »34. Ceux-ci sont alors pris « comme boucs émissaires »44. Comment ne pas souscrire à ces idées, quand on consulte la liste des critiques les plus sévères de la chose cathodique : Noam Chomsky45, 46, Karl Popper47, Pierre Bourdieu48, Liliane Lurçat25, 49-51, Neil Postman52, Dany-Robert Dufour24, 53, Alain Bentolila54. Un terrible ramassis de crétins illettrés (sic) ! Heureusement que les évangélisateurs du fait audiovisuel sont d’une autre stature. Prenez Catherine Muller et François Chemel par exemple32. La première est « docteur en psychologie et psychanalyste. Elle intervient régulièrement dans les émissions de télévision et de radio ». Le second est « diplômé de Sciences Po, MBA du CFPJ Paris-Dauphine »ii et « rédacteur adjoint de Télé 7 Jours. En télévision, il a participé au lancement de Paris Première ». De pedigrees aussi enthousiasmants, on ne pouvait attendre moins qu’un propos documenté, objectif et loyal. Un propos dont la publication récente offre aux parents inquiets les clés du « bon usage » cathodique. En parcourant les mots de Muller et Chemel on apprend, par exemple, que la télévision est « attentive aux besoins des enfants », qu’elle aide « à une prise de conscience en montrant le monde tel qu’il est, dans sa réalité, pas toujours facile à accepter », qu’elle est « un lubrifiant social […] tant elle permet à des gens, qui n’auraient rien eu à se dire, de se parler entre eux », et qu’elle représente un fantastique support pédagogique lorsqu’elle stimule « nos deux cerveaux » et permet ainsi aux enfants d’acquérir plus aisément de nouvelles connaissances en associant ces dernières « avec des souvenirs heureux, des moments privilégiés où ils se sont sentis grands et forts. Comme quand ils ont appris à lire sans effort en regardant Des chiffres et des lettres avec Papy et Mamie. Analyser des signes, les mémoriser et apprendre à les assembler pour qu’ils aient un sens : cortex cérébral. Se sentir heureux de partager un bon moment : cerveau des profondeurs ». Peu importe que le bien-être des enfants pèse d’un poids dérisoire au regard de l’intérêt commercial des annonceurs et autres actionnaires16, 55-60. Peu importe que la télé déforme la réalité du monde au point de créer un monde sans réalité61. Peu importe que la télé constitue un vecteur notable d’isolement social12, 29, 62, 63. Peu importe que la télé soit l’un des plus âpres ennemis qu’ait à affronter l’apprentissage de la langue écrite64. Peu importe que la capacité à déchiffrer des lettres ne dise rien de l’aptitude à lire54, 65, 66. Peu importe enfin le ridicule de cette fable des deux cerveaux, destinée sans doute à crédibiliser un propos trop absurde pour être présenté sans une saine patine pseudo-scientifiqueiii. Peu importe ! Ayez confiance amis parents et « pas de vaine culpabilité si vous installez vos enfants devant un DVD et vous vous ménagez ainsi un peu de calme. La télé réfléchit. Elle “réfléchit” comme un miroir en renvoyant à son public une image du monde et de lui-même »32. Même la téléréalité cache un noble projet ! Vous pensiez, comme Michel Meyer, qu’elle était une sorte de « bas de gamme pour invertébrés », une « machine à abrutir sans précédent » 28 ? Vous considériez comme Alain Bentolila qu’elle représentait une « grande foire nauséabonde », une « médiocre bouillie de banalités et d’approximations » 54. Vous aviez tort ! La téléréalité est fondamentalement un « ascenseur social, […] [élevé] au sein d’une société qui ne propose rien d’autre pour donner des chances égales à tous ses jeunes membres ». La téléréalité, c’est « une sacrée leçon de vie, une nouvelle déclinaison de l’adage aimez-vous les uns les autres, que Jésus prêchait déjà sur les montagnes de Galilée »32. Pauvres de nous, assassiner la mire, ce serait comme crucifier le Fils de l’Homme une seconde fois ! Seul un trouble psychique profond pourrait justifier pareille folie. Ce n’est pas Michael Stora, « psychologue, psychanalyste », fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines qui me contredira40. Notre homme se « méfie des discours qui tendent à diaboliser les images […]. Lorsque des parents insistent sur le caractère “mauvais” qu’ils attribuent aux images, [Stora se] demande toujours ce qui se vit de “mauvais” chez eux ». Ainsi, par exemple, ce « père de famille souhaitait […] dire tout le mal qu’il pensait de la télé et du danger qu’elle représentait pour les plus jeunes. Au détour de la conversation, il finit par expliquer que sa carrière de militaire l’obligeait à être absent de chez lui plusieurs mois par an. Certains de ses enfants allaient mal. Il les voyait peu, avait dû mettre l’un de ses fils en pension… L’amertume qu’il ressentait face aux images, “mauvaises” selon lui, était en réalité l’expression d’une souffrance personnelle liée à ses longues absences. Et donc à son absence d’“image” ». Michael Stora conseilla à son interlocuteur de « communiquer avec ses enfants par webcam ». C’est beau comme du Freud et limpide comme du Goethe. « L’esprit m’éclaire enfin. L’inspiration descend sur moi, et j’écris consolé70 » : sans télévision, point de salut pour nos enfants ! Ne riez pas car l’heure est grave ! Saviez-vous qu’« il existe un lien entre confiance en soi et relation aux images [?]. De même que nous avons pu, bébé, être admiré par notre mère sans que celle-ci confirme, par des gestes tendres, des câlins, des baisers, l’amour qu’elle nous portait, de même nous pouvons adopter la même attitude d’admiration, de contemplation, voire de fascination, face à des images qui, par essence, n’ont pas de corps, ni de bras, ni de bouche »40. Face à de telles évidences (sic)iiii, on peut franchement se demander si les apôtres d’une restriction cathodique sévère mesurent bien le danger qu’ils font courir à l’humanité. Le cas de ces parents qui voudraient limiter l’exposition de leurs enfants aux programmes violents est de ce point de vue particulièrement parlant. Cette démarche restrictive, nous dit Serge Tisseron, « un peuple entier l’a tentée il n’y a pas si longtemps […]. Il s’agit du peuple allemand entre 1918 et 1945 […]. À partir du moment où l’Allemagne était accusée en bloc de s’être comportée de manière inhumaine et clouée au pilori par l’ensemble des nations, il devenait [du fait de l’absence d’image] impossible à un ancien combattant du Reich de reconnaître qu’il avait eu des comportements inhumains […]. Il ne restait donc aux anciens soldats allemands de la Grande Guerre qu’une seule chose à faire : enterrer au plus profond d’eux-mêmes la fascination du mal et la joie de tuer [rien que ça !] qu’ils avaient découvertes » 34. En voulant contrôler le contenu des programmes que nous destinons à nos enfants, ce sont donc leur appétence pour la violence et la barbarie que nous pourrions enflammer ! Il est juste dommage que les travaux scientifiques témoignent d’un risque rigoureusement inverse, portant sur une désensibilisation à la violence et une facilitation criminelle en présence d’images fâcheuses72. Parmi les milliers de recherches conduites en ce domaine, aucune n’a montré de diminution des comportements violents à court ou long terme, après exposition à des contenus audiovisuels violents72. Une conclusion que semble partager Michael Stora qui insiste cependant, pour sa part, sur le sombre danger de l’addiction induite. Ainsi, comme l’écrit doctement notre éminent spécialiste, « parmi les patients qui viennent me consulter pour un problème de dépendance aux jeux vidéo, certains [un peu ? beaucoup ? 1, 2, 3, 10, 100 ?] n’ont pas eu le droit, enfants, de regarder la télévision et ont été poussés à lire très tôt. Leurs parents qui exercent souvent [1, 10, 50, 80 % des “certains” cas ?] des professions dites “intellectuelles”, honnissent la télévision. Elle est à leurs yeux un objet abrutissant, dégradant »40. Cochons d’intellos ! C’est à se demander ce qu’attendent les services de la DDASSiiiii pour intervenir.
i. Le terme neurosciences qualifie l’ensemble des disciplines qui étudient le système nerveux (psychologie, biologie, génétique, physiologie, etc.). Les journaux en question incluent des titres comme Science, Nature, Lancet, JAMA, BMJ, Pediatrics, Archives of Pediatrics & Adolescent Medicine, etc.
ii. Si vous n’avez aucune idée de ce que sont un MBA ou le CFPJ, pas de panique, ces acronymes ne sont pas là pour être clairs, mais pour sonner pompeux. En donner le sens n’aurait dès lors aucun intérêt (MBA : Master of Business Administration – tout cela est tellement plus ronflant en anglais ! –, CFPJ : Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes).
iii. Mémoire, émotion et cognition sollicitent, à l’évidence, un large réseau de structures corticales et sous-corticales interconnectées. Les travaux « les plus récents sur le cerveau » qu’évoquent, en soutien de leurs thèses, nos éminents spécialistes de la chose neurophysiologique, remontent sûrement à Descartes, Galien, Hippocrate ou Platon ! Pour quelques recherches un peu moins préhistoriques, voir par exemple 67-69.
iiii. Si vous n’avez rien compris, rassurez-vous, moi non plus ! Le verbiage psychanalytico-pompeux est généralement peu accessible au commun des esprits. Pour une démonstration fort distrayante de ce point, voir 71.
iiiii. Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales.