1
— Cette année, on part en randonnée en Corse, les enfants !
Ma mère a lancé cette phrase tout en jetant un coup d'œil sur la banquette arrière où nous étions vautrés, ma sœur et moi, en état semi-comateux. J'ai croisé le regard maternel une fraction de seconde dans le rétroviseur, le temps d'une tentative d'œillade meurtrière, avant qu'un saut sur un ralentisseur ne fasse retomber sur mes yeux une grosse mèche de cheveux. Tant pis pour le regard ténébreux.
— Tu viens avec nous ?
Ma mère a tourné la tête vers le rétro extérieur, avant de franchir un céder-le-passage. Pendant un bref instant, on n'a plus rien entendu que le cliquetis du clignotant. La tête tournée vers la vitre embuée, j'admirais la vue splendide sur Ivry-sur-Seine (ses barres de HLM, ses magasins de téléphonie mobile, sa cité Maurice Thorez). Je prenais tout mon temps pour répondre.
J'ai un âge où, apparemment, mon avis compte. On me sonde, on me consulte avant de me traîner de force dans des lieux hostiles.
Quand vos enfants cessent de vous demander d'où ils viennent et ne vous disent plus où ils vont, disait un proverbe affiché à l'entrée du Super-U l'été dernier, c'est qu'ils sont devenus des ados. Je me souviens que mon père l'avait lu à haute voix, avec l'air d'un disciple de Confucius qui médite les paroles du Maître. Alors qu'en réalité, c'était juste une grosse connerie écrite au marqueur bleu effaçable sur un panneau d'hypermarché, entre la météo du jour et « Le Conseil de votre poissonnier »... C'était l'été dernier à Biscarosse, et je me suis juré que ce seraient mes dernières vacances en famille. Du moins, jusqu'à ce que j'en fonde une moi-même à la force du poignet, et que je l'entretienne et la chérisse et la nourrisse à la sueur de mon front – autant dire le plus tard possible.
Pour ma sœur Alice, neuf ans 3/4, Biscarosse c'était l'éclate totale : un toboggan géant, une piscine où l'on a pied tout le temps et surtout des tas de copines qui se trémoussent le soir aux animations du camping et qui font trois mille tours de vélo rose dès huit heures du matin. Pour moi, évidemment, ayant renoncé au charme subtil des conversations cryptées qu'on mène entre les cabines téléphoniques et le bloc des douches avec des jeunes filles prépubères, l'été fut plus morose.
Le pire du pire à Biscarrosse, c'étaient les matins. Imaginez-vous tiré de votre sommeil paradoxal à dix heures, par les appels répétés d'une bande de sourds venus jouer au ballon entre les caravanes. Vous émergez péniblement de votre duvet dans lequel vous avez alternativement grelotté et sué (suivant les phases de la lune). Hirsute, vous vous attablez sous un soleil meurtrier devant un café lyophilisé et des biscottes au miel, sous les yeux de vos parents qui balancent une énième blague désopilante sur vos cheveux longs et poisseux (mais qui a décidé qu'on irait au bord de la mer ?) ou sur l'épaisseur de la couche de crasse qui semble s'être infiltrée sous vos ongles pendant la nuit – alors que, mais vous ne vous donnez même pas la peine de leur répondre, ce n'est quand même pas de votre faute si, dans ce camping, on ne peut espérer se doucher à l'eau chaude qu'entre cinq et sept heures du matin, horaires qui semblent réserver cette activité aux retraités insomniaques et aux noctambules avinés.
Bref. Tout ça pour dire que pour la rando en Corse, cette année, il faudrait me passer sur le corps.
Puisqu'on me demandait mon avis, je n'allais pas me priver de le donner. Mais j'avais à peine ouvert la bouche que ma petite sœur a crié :
— Ah non, pas une randonnée ! C'est horrible !
— Mais ma puce, on ne va pas te laisser toute seule, quand même !
J'ai eu un moment de stupeur. Si ça se trouve, j'ai dû rester hébété, la bouche ouverte avec un filet de bave qui coule sur le côté.
Pas une seconde, je n'aurais pensé que c'était à ma sœur que ma mère venait de demander « Tu viens avec nous ? ». C'est elle, modeste élève de sixième, que le conseil de famille entendait consulter avant le choix de leur destination ? Apparemment, je ne comptais déjà plus dans cette famille. Ça m'a rappelé cette scène du film Orange mécanique, quand Alex revient chez lui après sa cure d'antiviolence et qu'il découvre que ses parents l'ont remplacé par un grand dadais qui a pris sa chambre.
J'ai croisé dans le rétroviseur mes propres yeux humides et rougis par l'amertume et le désarroi (à moins que ce ne soit juste un début de conjonctivite).
— Alors, voilà, a gémi ma mère, tandis que le feu passait au vert. Vous ne voulez plus venir avec nous en vacances, c'est ça ?
J'ai failli dire qu'on ne m'avait pas laissé le temps de me prononcer sur la question, mais ça aurait été risquer de lui faire croire que j'étais candidat à la rando, ce qui eût été une grave erreur tactique.
— Ben quoi, a renchéri Alice, décidément remontée comme une pendule. C'est vous qui choisissez de faire des trucs qu'on n'aime pas, c'est pas de notre faute.
Je commençais à trouver qu'elle usait un peu trop souvent du pronom nous, comme si elle était le porte-parole officiel du Syndicat des enfants Mainard. Mais, vu qu'elle était montée au créneau avec tant d'énergie, je pouvais bien me reposer un peu. Après tout, il était temps qu'elle reprenne le flambeau, puisqu'elle allait entrer dans l'adolescence tandis que j'en sortais à grands pas. Comme dit la chanson, Nous entrerons dans la carrière / Quand nos aînés n'y seront plus¹...
— Très bien. Dans ce cas, a conclu ma mère d'un ton glacial, nous partirons sans vous. Ça ne nous fera pas de mal, remarquez.
L'idée m'a soudain traversé que ma mère avait prévu toute cette mise en scène depuis le début. Dans quelques instants, la machiavélique Mme Mainard (que j'avais toujours considérée comme ma mère et traitée avec tendresse et respect) allait m'annoncer que je passerais mon été à garder ma petite sœur, coincés dans un F4 du Val-de-Marne avec dix euros en poche, tandis qu'elle siroterait des mojitos au bord de la piscine à Bonifacio, avec l'homme que jadis j'appelais mon père.
Autant qu'elle soit prévenue : si elle nous préparait un Koh-Lanta maison, ma vengeance serait terrible. J'étais prêt à alerter les services sociaux, les chaînes de télé : une histoire d'enfants abandonnés en plein été, tu parles d'une aubaine pour les journalistes ! Ça changerait un peu des sans-papiers expulsés et des vieux qui dégivrent en maison de retraite. On pourrait même s'enchaîner avec Alice aux grilles de la SPA de Survilliers, pour le fun. Avec une pancarte « Adoptez-nous ».
Gros succès. On ferait la une du magazine Détective (ma grande référence journalistique). Les parents rappliqueraient dare-dare de Corse, les caméras de TF1 les suivraient sur le tarmac, ma mère serait obligée de se cacher derrière un T-shirt à tête de Maure qui la ferait passer pour une indépendantiste corse, d'un effet désastreux sur l'opinion publique.
Bon.
N'empêche que la facilité avec laquelle ma mère avait envisagé de partir seule avec mon père cachait quelque chose de louche. Je lui ai jeté dans le rétroviseur mon regard inquisiteur n° 3, celui à qui rien n'échappe, le genre Sherlock Holmes quand il arrête la cocaïne.
— Arrête de faire ta tête de psychopathe, Maxime. C'est lassant, à la fin. Bon, on reparlera des vacances ce soir, avec votre père...
Elle a donné un coup d'accélérateur pour s'engager sur la voie de gauche du périphérique, et on n'a plus rien entendu d'autre dans la voiture que les tubes démodés de Chérie FM et les couinements du doigt d'Alice sur la vitre, dessinant des têtes de mort dans la buée des portières.
Ambiance.
2
L'après-midi même, je suis allé voir Alice dans sa chambre.
C'était un samedi de mai pluvieux, comme on les aime. J'avais passé la fin de matinée à aider ma mère à ranger les courses et le début de l'après-midi à rédiger des fiches pour le bac, sur L'Île des esclaves de Marivaux. L'heure était donc venue pour moi de me détendre un brin en pratiquant le harcèlement moral sur une victime de dix ans.
Or, il se trouve que ma sœur était peu encline à se laisser torturer.
Vautrée sur son lit à plat ventre, les pieds battant l'air, elle était en pleine activité de horse dreaming. Ce sport cérébral (couramment pratiqué par les filles de moins de douze ans) consiste à rêvasser sur les plus beaux chevaux du monde qu'on pourrait se payer si on avait la chance d'épouser un émir arabe, étalée sur son lit (ou sur la moquette, ou dans le canapé du salon, ou assise sur le siège des toilettes, ou étendue sur un drap de plage...), en feuilletant d'une main ramollie par le bonheur les pages glacées d'un magazine au titre stupide du style Cheval Beauté Nature, Tagada Galop ou Dada Star.
— Tu veux faire quoi, toi, pendant les vacances ? lui ai-je demandé sur le ton dont Philippe Risoli demande à « L'école des fans » : « Tu veux faire quoi quand tu seras grand ? » (Et en principe le gosse répond un truc navrant qui fait rigoler tous les adultes bouffis de satisfaction.)
Alice a levé le nez de son magazine, l'air hagard.
Il lui a fallu un paquet de secondes pour revenir à elle et s'apercevoir que le monde réel n'était pas peuplé d'appaloosas tachetés galopant crinière au vent dans des plaines fleuries.
— Hein ? Ben, je sais pas... Mais ma copine Lou, elle va en colonie de vacances en Bretagne. Et j'aimerais bien y aller avec elle.
— Lou ? Connais pas. Qui c'est, celle-là ?
Alice a grimacé en faisant Hin hin hin.
Lou a dix ans et demi, c'est la meilleure amie-pour-la-vie d'Alice et on n'entend parler que d'elle à la maison. Lou fait du cheval, Lou a eu 10/10 en dictée, Lou a un petit copain, Lou n'en a plus, Lou danse la tecktonik, Lou part sur la Lune, Lou se présente aux présidentielles, Lou a la furonculose, Lou dénonce ses voisins communistes.
— En plus, elle part en juillet, a continué ma sœur, imperturbable (habituée aux doses massives d'ironie depuis son berceau, elle est immunisée). Si Papa et Maman nous obligent à partir avec eux en août, ça fait que je la verrai pas de tout l'été.
— Je vois. C'est l'enfer de Dante.
— Dante ? Connais pas. Qui c'est, celui-là ?
— Hin, hin, hin.
(Il me semble parfois que l'éducation que je donne à ma sœur porte ses fruits.)
— Et toi ? m'a-t-elle demandé. Tu veux y aller, en Corse ?
1. La Marseillaise, chapitre 3, couplet 73, verset 12, alinéa B.