Editorial

Mike et Herman rentrent en ville …

J’ai écrit ce texte pour Joël Dicker, lors de la saison des Prix littéraires parisiens de 2012. On ne savait pas qu’il décrocherait le Prix de l’Académie française. On souhaitait qu’il soit Goncourt.

Aujourd’hui, à l’annonce de son nouveau roman (à paraître en octobre 2015) Le livre des Baltimore, je ressors de dialogue imaginé pour Joël, que nous avons découvert et distribué avant le raz-de-marée de 2012. Il l’a reçu, ce texte. et il l’a aimé.

Demandez autour de vous: passée l’émulation de Harry Québert, nombreux sont ceux, les baveux et les oublieux, qui disent: « Tu sais, moi, son « Affaire » m’est tombé des mains! » Façon de faire savoir que l’on s’y connaît en littérature, alors que l’on n’y connaît rien de plus que ce que disent les ragots ou les imbéciles.

Anecdote: l’histoire veut que « L’affaire Harry Québert » ait participé au Prix du public de la RTS, en 2013! Le petit de sélection ne pouvait pas ne pas le prendre dans la liste des 6 finalistes. Or lors du grand jury, on dit que la réaction fut: « On ne va quand même pas lui donner encore un prix! » C’est vrai que Joël est genevois, que le genevois a une réputation dans le reste de la Suisse. Et si Joël était vaudois? Ou valaisan?

Allez, ne nous agaçons pas: bonne vacances, lisez ce petit hommage personnel au talent de l’écrivain, et surtout, prenez le temps de lire, sur papier ou sur liseuse!
Bonnes vacances,

signaure db

 

« Et si je le décrochais, le prix Ginsberg? » par Daniel Bernard

Mike et Herman rentrent en ville à la fin de la nuit. Mike est au volant de la Chevrolet Impala 59 d’Herman, assis mollement sur le siège du passager. Celui-ci a subi une séance de dédicace chez le libraire Blum & Nathan, downtown, durant l’après-midi. Il vient d’apprendre par son éditeur que son livre pourrait être couronné par un Prix littéraire de prestige, le Prix Ginsberg!

 

Mike: Eh bien, Harry, on a le vent en poupe?

Herman: Ce qui me plaît bien chez toi, c’est ton aplomb. Tu es jaloux, maintenant ? Un Prix, c’est un Prix, un point c’est tout.

M.: … ‘suis en panne de stylo…

H.: On est tous toujours en panne de stylo! Mais c’est pas à ton Waterman qu’il faut en vouloir, c’est là que cela se passe…dans la tête. C’est dans la tête, comme pour la boxe…

M.: … le Prix Ginsberg, tout de même… Waterman ou pas…

H.: Rien n’est fait, et puis les Prix, c’est du: « Tiens passe-moi la rhubarbe, voilà le séné… »

M.: Ils disent que cela doit changer chaque année, mais cette fois, c’est la bonne… Douglas l’a répété! Barbara aussi, Même Arthur, c’est dire!

H.: Et si mon livre était le meilleur, pour une fois, une petite fois?

M.: Herman, si j’étais sur le ring, je te collerais un uppercut, tiens! C’est moi qui suis en panne, pas toi!

H.: Je plaisante, Mike… Moi, c’est moi, mon livre c’est mon livre, le Prix, c’est le Prix. Quant à toi… On va regarder ça de plus près.

M.: Tu m’as dis la même chose pour mes histoires de 2ème guerre mondiale… « On va regarder cela de près. »  Et tu n’as rien fait.

H.: Si, je t’ai même dit: écris, écris, tu t’en fous d’être célèbre. « ILS » le verront bien un jour que tu es bon, comme pour moi.

M.: Eh bien je pense à tous ceux qu’on a découverts après …

H.: Après? Après quoi? Après le Prix? « Ah, merde, on a oublié celui-là! Dommage, c’est celui que je préférais… »

M.: Mais non, Herman, je pense aux artistes dont on vent les œuvres après leur mort.

H.: Tu t’es mis à peindre?

M.: Non, Bon Dieu, non! Je suis un auteur!

H.: Les auteurs, cela se vend de leur vivant. Il n’y a pas de génie méconnu en littérature!

M.: C’est vrai, ça?

H.: C’est vrai… Regarde la route un peu… On se fait un dernier verre au Clark’s?

M.: Je dois écrire. Il est tard… C’est vrai que cela se sait forcément,  qu’on est bon?

H.: Mais oui, pense à  Melville, Fitzgerald ou O’Neill…

M.: Prix Nobel, normal qu’il soit bon, Eugene, non?

H.: Ca n’empêche…  Camus en France. Prix Nobel aussi!

M.: Ils lui en ont tous voulu.

H.: Sartre a refusé, lui…

M.: On n’peut pas inventer l’existentialisme et devenir en plus un gai luron.

H.: J’sais pas, moi, gai luron ou pas. Allez, tourne à droite, c’est plus court. Tu me donnes soif avec tes conneries. Tu as vu l’heure?

M.: Quand tu as une idée  …

H.: Tout est là, cher Mike. Quand j’ai une idée, si je finis ta phrase, je ne l’ai pas où tu penses, c’est ça?

M.: Tu me fatigues, tiens. Je venais te demander de l’aide… et tu me parles de toi.

H.: Tu voudrais que je te parle de toi?

M.: …

H.: Tu veux que j’te dise?

M.: …

H.: Tu es une sale tête de cochon de Virginie, bon à tremper dans le caramel et l’ananas, à faire rôtir 3 heures, à déguster de nuit, en rase campagne, en cassant du sucre sur le dos des Prix littéraires, des Salons du livre, du Livre sur les docks! Au fait, tu sais qu’ils vont faire ça sur le Potomac, en face de Kennedy Center, en Virginie, juste pour faire suer Washington?

M.: Tous pourris, tous vendus, je ne suis pas de ce monde. Je ne le serai jamais.

H.: Foutaises, tu es de ce monde comme les autres, ou tu crèves. Bon Dieu, Mike, si tu dois être bon, c’est maintenant, là, en rencontrant mille personnes, dont 3 lecteurs, puis 100, puis 100’000… Mais il faut du courage pour cela et ne pas fuir comme tu le fais, comme tu fuyais déjà ton ombre au collège…

M.: Papa Herman a passé ses nerfs?

H.: Je suis comme ça. Je me suis toujours dit que c’était pour les cons, les Prix. Et puis là, ce soir… cela me rend nerveux.

M.: Moi aussi, je suis nerveux, mais pas pour les mêmes raisons, tu vois ?

H.: C’est comme si j’avais 12 ans, Mike, à la séance de fin d’année, à l’école…

M.: … et tu te dis que tu aimerais bien recevoir le Prix d’Excellence. Normal et rassurant. Même si tu n’as rien fait pour cela, en plus.

H. : Ca veut dire quoi, « rien fait pour cela » ?

M. : Rien, je me comprends. L’important c’est que le Prix changerait ta vie, enfin.

H.: Ah bon?

M.: Les filles, Herman, elles vont toutes tomber, du jour au lendemain! Et les sous, la gloire!

H.: Tu te souviens de ce Marilyn a toujours dit ?:  » Tous les hommes rêvent de coucher avec Marilyn…

M.: … et le lendemain matin, c’est à Norma qu’ils disent good-bye, en se tirant… »

H.: Tout juste. On s’arrête le temps de s’en jeter un?

M.: Herman… Au moins toi, tu n’as pas de pseudo. Je rêve de m’en jeter un avec Herman, et c’est Herman qui raque!

H.: Tu veux que je te dise? T’es trop con des fois…

M.: Au cinéma, Harry, il faut mieux couper la réplique en trop… On est arrivés. Putain… c’est éteint.

H.: Tu as vu l’heure?

M.: Quel pays de ploucs…

H.: Je te pose chez toi? Laisse-moi le volant.

M.: Ca marche, demain footing à 7h…

H.: Dans deux heures? … On dit 8 heures?

M.: Tu vieillis, professeur.

H.: Elles ne disent pas toutes cela, tu sais.

M.: Je plaisante, moi aussi, chacun son tour. Allez, stop it now… Laisse-moi là, je rentre à pied!

H.: C’est ça. Sois prudent. N’oublie pas, 8h devant le débarcadère, hein, je compte sur toi?

M.: Avec moi, c’est du « dur sûr »…8h ! Good night… Fais de beaux rêves…Prix Ginsberg… On aura tout vu. Tu sais, Herman…

H.: Coupe la réplique de trop, tu veux. So long…

 

 

La voiture s’éloigne, les deux yeux rouges de chat de la Chevrolet s’évanouissent dans la nuit. Mike marche en pressant le pas. La fatigue et le petit matin donnent froid, même en été. Herman branche la radio qui diffuse la fin des programmes de nuit. Willie Nelson chante son tube des années 70 « The Words Don’t Fit The Picture ». Herman se met à en siffloter le refrain et poursuit sa route, toutes fenêtres ouvertes. Il aime ça, le vent qui s’engouffre entre les sièges et fait voler les papiers sur le siège arrière. Willie Nelson n’en finit pas de chanter. Avec le jour qui se lève, Herman regarde les tabloïds. Il lit son nom en gros caractères? Ca y est, il l’a, son Prix littéraire? Comment ils ont su? Avant Mike, avant tout le monde? Normalement, on vous prévient par téléphone… Des larmes stupides roulent sur ses joues creusées malgré tout par la longue route, la grosse journée, le trac… Dans la rue, tout est calme. Seuls les quotidiens et les bouteilles de lait l’accueillent en silence. Il aime ce silence, cette paix, Herman, après la tempête dans l’Impala. Tiens, plutôt que de dormir, allons écrire… Un dernier coup d’œil sur4 les caissettes à journaux au carrefour. En fait, elles sont vides: le dépôt des quotidiens ne se fera que dans une heure.

 

5-15 septembre 2012

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