Textes critiques

A la façon de Philip Marlowe

C’est reparti pour un tour complet du calendrier. Un vrai tour. Comme l’an dernier? Ou dans de meilleures conditions? Assis au volant de ma voiture, dans la circulation, je me plais à faire le compte de mes résolutions pour 2014, car oui, on est bien en 2014. Tout y passe: femme, enfants, travail, maison, chats, projet de vacances – à quand les prochaines? – rangement, réorganisation, planification stratégique domestique – au bureau, c’est difficile – lecture…. Ah, lecture! A ce seul mot, je me sens l’âme plus légère…

« XXXI

Le valet parut ; il me tendit mon chapeau. Je le mis et
dis :
– Qu’est-ce que vous pensez de son état ?
– Il n’est pas si faible qu’il le paraît, monsieur.
– S’il l’était, il serait prêt pour l’enterrement. Qu’est-ce
qu’il avait, ce Regan, qui lui plaisait tant ?
Le valet me regarda bien en face, et pourtant, avec une
curieuse absence d’expression.
– La jeunesse, monsieur, dit-il. Et l’oeil du soldat.
– Comme vous, dis-je.
– Et, si je puis me permettre, monsieur, pas très
différent du vôtre.
– Merci. Comment vont les dames, ce matin ?
Il haussa les épaules, poliment.
– Exactement ce que je pensais, dis-je.
Il m’ouvrit la porte.
Debout sur le perron, je contemplai à mes pieds les
pelouses en terrasse, les arbres peignés et les massifs,
qui s’étendaient jusqu’à la grande grille de fer en bas des
jardins. Je vis Carmen à peu près à mi-chemin, assise sur
un banc de pierre, la tête entre les mains, solitaire et
abandonnée.
Je descendis les marches de brique rouge qui
menaient de terrasse en terrasse. J’arrivai tout près d’elle
avant qu’elle me voie. Elle sursauta et se retourna comme
un chat. Elle avait les slacks bleu clair qu’elle portait la
première fois que je l’avais vue. Ses cheveux blonds
faisaient la même vague floue. Sa figure était blanche. Des
plaques rouges flambèrent sur ses joues quand elle me vit.
Ses yeux étaient gris ardoise.
– On s’embête ? dis-je.
Elle sourit lentement, plutôt timidement, puis acquiesça
très vite. Elle murmura :
– Vous n’êtes pas furieux contre moi ?
– Je croyais que, vous, vous étiez furieuse contre moi.
Elle leva son pouce et gloussa :
– Non. »

 

 

Gallimard vient de réaliser une belle prouesse: éditer l’intégralité de Raymond Chandler, le maître américain du polar, années 40… Philip Marlowe est son détective. Il est parfait, incorruptible, infaillible dans ses jugements, il aime les femmes, jamais trop, parfois à la limite de ce que la légalité peut lui permettre de faire. Mais quel gentleman, ce Marlowe. Bon, vous me direz qu’il boit pas mal. qu’il fume sans cesse, qu’il se met toujours dans des situations impossibles à régler par quiconque autre que lui. J’ai bien senti qu’il était désolé, Philip Marlowe, qu’il y ait un ou deux morts, peut-être plus. mais que voulez-vous? Un polar est un polar. Il y a des règles, des codes, des traditions dans ce genre d’ouvrages.

Toutefois, Chandler amène plus que du polar, d’ailleurs, il a toujours souhaité devenir un véritable écrivain, que ses romans passent la rampe. Songez! 7 romans et un demi récit non fini (que Gallimard n’a pas jugé bon de publier dans son édition quarto. Qu’importe les grincheux.

Chandler flanque de la poésie où le lecteur moyen de voit que misère ou règlement de compte sordide. C’est à travers les yeux de son détective que l’auteur nous fait découvrir le monde et sa beauté. Relisez n’importe quelle page de n’importe lequel de ces 7 romans et vous serez édifiés.

Démonstration:

 

« Elle portait un tailleur de tweed moucheté brunâtre, une chemise et une cravate d’homme, de grosses chaussures de marche cousues main. Ses bas étaient aussi fins que la veille mais elle montrait beaucoup moins de ses jambes. Ses cheveux noirs brillaient sous un Robin Hood marron qui pouvait avoir coûté cinquante dollars et paraissait à vue de nez facilement reproductible, d’une seule main, avec une feuille de buvard.
– Vous vous levez tout de même… dit-elle en fronçant son nez à l’adresse du divan d’un rouge passé, des deux fauteuils à moitié confortables, des rideaux de filet qui réclamaient un lavage et de la table à lire taille garçonnet chargée de vieux magazines qui donnaient à l’endroit un air professionnel.
Je commençais à me dire que vous travailliez peut-être au lit, comme Marcel Proust.
– Qui est-ce ?
Je mis une cigarette dans ma bouche et la regardai. Elle était un peu pâle et tendue, mais elle paraissait de taille à fonctionner sous tension.
– Un écrivain français, un spécialiste en dégénérés. Vous ne pouvez pas le connaître.
– Tut… Tut… dis-je. Venez dans mon boudoir.

Le temps a passé. Me voilà déjà au bureau. Curieux, la circulation est fluide: un miracle, le premier de 2014…
Je n’ai qu’une hâte, celle rentrer ce soir à la maison pour reprendre mon livre en mains. 3ème roman entamé! 480 pages. Chic: il m’en reste plus de 750 à dévorer.

Il y a longtemps qu’un roman ne m’avait pas fait cette impression. Il faut croire que le charme de Raymond Chandler a survécu au XXe siècle.

Bonne lecture en ce seuil de nouvelle année!

Daniel Bernard

rédacteur en chef de franceloisirs.ch

signaure db

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.